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Vols habités de SpaceX : peut-on parler de privatisation de l’espace ?

America is back. Pour la première fois depuis 2011, le 27 mai, les Etats-Unis ont lancé une mission de vol habité vers la Station spatiale internationale (ISS) 100% yankee. Terminé les astronautes américains contraints de voyager à bord de la fusée russe Soyouz, faute de transport spatial venu des Etats-unis. Désormais, la Nasa fait appel à une société privée : Space X, fondée et dirigée par le milliardaire Elon Musk.

Avec cette première mission couronnée de succès et les suivantes, Washington fait d’une pierre deux coups : ils mettent fin à la dépendance américaine vis-à-vis des russes et, pour certains observateurs, ouvrent la voie vers l’horizon lointain du tourisme spatial. Elon Musk vient-il de permettre la privatisation de l’industrie spatiale avec sa capsule Crew Dragon ? Décryptage avec Xavier Pasco, directeur pour la Fondation pour la recherche stratégique et auteur du « Nouvel Âge spatial : de la Guerre froide au New Space« .

Marianne : Les deux vols habités réalisés par SpaceX cette année ont été réalisés avec succès. Comment expliquer le développement, ces dernières années, de sociétés privées dans un secteur qui semblait jusqu’ici être le domaine réservé de la Nasa ? 

Xavier Pasco : Il faut se garder de l’utilisation de l’expression « privatisation de l’espace ». Ce n’est pas tout à fait ce qui arrive. Pour comprendre ce qu’il se passe aujourd’hui, il faut revenir un peu en arrière. Lors de la présidence de Georges W. Bush, la Nasa était en difficulté. Bush avait déclaré vouloir relancer un programme d’arrivée sur mars et de retour sur la Lune, « Constellation ». Le président suivant, Barack Obama, a annulé la partie lunaire. Après la crise de 2008, le regard n’était en effet plus porté sur le vol spatial habité. Comme le gouvernement américain voulait diminuer les programmes spatiaux sans faire trop de dégâts dans l’industrie spatiale, Barack Obama a promu l’émergence de ce nouveau secteur spatial privé. C’est dans ce contexte qu’ont commencé à se développer les sociétés privées comme SpaceX, d’Elon Musk, ou Blue Origins, entreprise appartenant à Jeff Bezos, le patron d’Amazon.

Faute de budget pour les programmes spatiaux, la Nasa souffrait d’un manque d’objectif. L’organisation s’est trouvée un peu désarçonnée par l’arrivée d’acteurs privés et a dû reconstruire ses relations avec eux. Peu à peu, on a assisté à une réorganisation du secteur, avec la mise en place de partenariats entre le public et le privé. La relance du programme lunaire par Donald Trump a été l’occasion pour la Nasa de reprendre un rôle de fédérateur dans l’industrie, d’architecte de l’effort spatial américain.

Mais la Nasa reste omniprésente dans le secteur…

Il n’y a pas d’emprise de SpaceX ou de Blue Origins sur le secteur, mais une reconstruction de nouveaux liens entre les acteurs publics et privés. Déjà, par le passé, la Nasa achetait du matériel à l’industrie traditionnelle, comme l’avionneur Boeing ou le fabricant d’équipements militaires Lockheed Martin. Désormais, elle achète un service à une industrie qui a son propre matériel. Voilà la grande différence : elle ne demande plus la construction d’une fusée, mais un service de transport. Par conséquent, elle laisse désormais à l’industriel le choix de son programme technique. En échange, les entreprises bénéficient largement de la manne publique. SpaceX et Blue Origins tentent certes de lancer leur propre business model, mais pour l’instant, ce dernier reste très classique, fortement relié aux programmes spatiaux publics.

Pas question d’imaginer, à terme, que la Nasa disparaisse des programmes spatiaux au profit d’entreprises privées comme SpaceX ? 

La Nasa demeurera sans doute la source essentielle de revenus pour ces industriels là. Ils vont certes essayer de mettre en place des activités qui leurs sont propres : en retournant sur la Lune, en faisant un peu plus de logistique par exemple. Mais à chaque fois, cela risque de se passer dans le cadre de programmes gouvernementaux. Pour l’instant, il est par exemple difficile d’envisager un programme hypothétique d’exploitation des ressources minières. Les comptes ne sont pas bons.

L’émergence d’acteurs privés ne signe-t-elle pas toutefois la transformation de l’exploration spatiale, qui pourrait tendre vers un but de plus en plus commercial ?

Ces dernières années, on a effectivement assisté à une réorganisation entre l’agence spatiale et les industriels privés, qui ont une vision propre, un cahier des charges qui est le leur. Ces acteurs ne sont pas simplement des sous-traitants. Les chefs de ces entreprises viennent d’un monde qui n’est pas le monde spatial, qui ont des visions qui leur sont propres. Mais dans le même temps, comme je vous le disais, un business model en dehors des programmes publics n’est pas du tout assuré. Sur ces grands problèmes structurants, la Nasa reste la ressource essentielle de revenus pour ces industriels-là. L’industrialisation privée de l’espace restera longtemps du domaine de l’infrastructure.

Il ne faut pas oublier que la Nasa n’a pas non plus intérêt à cesser d’investir dans ce domaine. L’espace a toujours une dimension très symbolique : toutes les grandes puissances ont une stratégie lunaire. Le retour des Etats-Unis sur la Lune a avant tout pour objectif de démontrer leur puissance face à la Chine. On justifie certes cette course par des intérêts scientifiques, mais il y a avant tout un but politique.

Quels sont les acteurs leaders du secteur ?

Il y en a peu. Vous pouvez compter SpaceX, Blue Origins, ou encore la Sierra Nevada Corporation, fournisseur de l’armée américaine, de la Nasa, et du reste du secteur spatial. La complexité du secteur et de ses programmes induit qu’on ne peut attendre que seuls deux ou trois grands acteurs s’y greffent. Au fil du temps et du développement de cette industrie, en revanche, on peut s’attendre à ce que des petites start-ups se greffent dans de nouvelles niches.

Ces niches pourraient-elles être le tourisme spatial, par exemple ?

Le nombre de happy few pouvant se payer un vol suborbital – à la frontière entre la Terre et l’espace – est très réduit. C’est une activité de niche qu’il est très difficile de rentabiliser. Pour l’instant, il y a surtout de la place pour un autre développement commercial, cette fois en orbite basse : celui des télécoms et de la communication. La signature de SpaceX avec Microsoft – toujours soutenue par un organisme public, ici le Pentagone – pour le développement de son activité cloud en est la preuve.

Quel intérêt commercial pourrait donc trouver les entreprises privées dans ce secteur ? 

En signant avec la constellation de satellites d’Elon Musk, Starlink, Microsoft se paie une connectivité et gagne du temps face au géant Amazon, qui ne peut pas encore bénéficier de la puissance d’une méga constellation. En face, Starlink se paie une clientèle. Aujourd’hui, on a l’impression que l’espace se structure autour de trois acteurs. D’abord, une filiale industrielle (avec Airbus ou Boeing par exemple), qui fournit l’équipement, le service. Ensuite, un secteur qui sache valoriser l’information (les Gafa, le Cloud). Le tout, amorcé par le secteur public, qui trouve un évident intérêt politique dans le développement des deux premiers acteurs. L’espace devient une sorte d’infrastructure soutenue, co-développée par le secteur public, qui espère que cette activité pourra à terme s’auto porter. Aujourd’hui, si l’on veut comprendre l’évolution du spatial, il faut décaler le regard, s’intéresser aux soubassements. La connexion Internet est le vrai nouveau moteur de cette industrie.

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