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Théâtre. Peut-on vraiment parier sur le sexe des escarpins ? – L’Humanité

Le reste du corps est dissimulé derrière un écran noir. Seuls deux pieds chaussés d’escarpins brillants avec des talons d’au moins dix centimètres s’agitent en fond de scène. Comme sous la lumière des projecteurs d’une discothèque dont les basses vrillent les danseurs. Puis, sans transition, dans la nuit profonde, il est l’heure de quitter les rythmes du Zanzi, la boîte du coin. Comme chaque samedi, Mathilda regagne alors sa voiture, sagement garée sur le parking sombre. Lentement elle enlève ses faux cils, sa robe fine, se démaquille dans le rétroviseur, et redevient Laurent. Un homme marié et père de famille.

Dès les premières minutes de Point cardinal, tiré du roman de Léonor de Récondo (publié en 2017 chez Sabine Wespieser), on évite tout sensationnalisme. La scénographie d’Anne Lezervant, avec ses rampes lumineuses au sol, un carré de sable anthracite et une chaise, sert à merveille la sobriété du propos. Et les emportements de la situation. Sébastien Desjours, qui a adapté le texte et qui se met en scène, est raccord lui aussi. Alternant le film de l’aventure, presque en récitant, et les brèves scènes que l’on découvre, il est impeccable.

Le courage d’être soi

« L’histoire est celle d’une transition, mais le livre interroge plus largement sur le courage d’être soi », dit-il. Car l’affaire n’est pas seulement le portrait d’un mec qui se travestit, mais bien plus profondément, Point cardinal pose la question du genre. Laurent est une fille née dans un corps de garçon. Erreur de fabrication. Et Mathilda n’est qu’un médicament, comme une aspirine qui soulage mais ne soigne pas la dent cariée. Pour autant, Laurent explique qu’il aime toujours autant son épouse, leur fille et leur garçon.

Après l’époque du Zanzi viendront celles des traitements hormonaux et plus tard d’une opération, pour rectifier l’erreur initiale. Laurent (alors Lauren) « décide de devenir qui elle est », dit encore Sébastien Desjours. Changement qui se construit sous le regard de sa femme, de ses enfants, depuis que le secret n’en est plus un, ce qui brise le cocon du quotidien.

Loin de toute caricature

Le fils, lycéen, est celui qui le supporte le plus mal, voulant couper les ponts, et à l’heure du dîner traitant de « connard » son père, qui, glacé, lui répond à peu près : « C’est connasse qu’il faut dire. » Constamment dans le ton, sans tension excessive, loin de toute caricature, le comédien confère au personnage une humanité aussi fragile que dans la vie réelle. Laurent fait face, déterminé. Après la famille, c’est l’entreprise. Le regard des collègues. Brutalement figé. Malaise des uns, sottise d’autres, incompréhension surtout. Léonor de Récondo, elle, préfère voir «  le surgissement d’une personne, son identité, sa libération ». Pour une leçon lumineuse et profondément humaine.

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