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Théâtre : avec trois pièces, Hamlet devient le prince de Bussang – La Croix

« Qui est là ? » En un instant, ces quelques mots, l’effroi sur le visage de la garde qui les a prononcés, suffisent à faire oublier le soleil qui perce à travers quelques planches du théâtre et à précipiter le public dans la froide nuit du château d’Elseneur, au Danemark. Précédé d’un chien-loup, un spectre surgit. Le fantôme du roi du Danemark révèle au jeune Hamlet qu’il a été assassiné par son propre frère, Claudius. Lequel, un mois après sa mort, non content de lui avoir pris sa couronne, lui a également ravi Gertrude, son épouse et mère d’Hamlet. Avant de s’évaporer, il demande à son fils de le venger. Accablé de douleur, tiraillé entre son chagrin, l’injonction de son père et son amour pour Ophélie, Hamlet ne sait comment agir.

La tragédie de Shakespeare est la première étape d’un marathon que la troupe du théâtre du Peuple, traditionnellement composée de professionnels et d’amateurs, complétera dès le 12 août avec Hamlet-machine, la version de 1977 d’Heiner Müller. Enfin, pour clôturer la saison estivale, Loïc Corbery reprendra (Hamlet, à part), un seul en scène qu’il avait créé en 2019 dans sa maison, la Comédie-Française.

« C’est une rêverie autour du personnage, de sa solitude, précise-t-il. Mais jusqu’alors, je n’avais jamais joué Hamlet. C’est un rôle qui fait peur ! J’ai dû me construire un chemin jusqu’à lui et chaque jour, c’est la même peur, le même chemin à rebâtir… » Dans la pièce en cinq actes de Shakespeare, soit plus de trois heures de spectacle, Loïc Corbery explore dans Hamlet, avec cette intensité qui lui est propre – subtil mélange de fougue et de délicatesse – la complexité du jeune prince, ses errements existentiels et sa rage rentrée. Face à ses partenaires ou seul dans des monologues à l’adresse franche, il distille un jeu à la fois profond, exigeant et accessible, en parfaite symbiose avec la mise en scène de Simon Delétang.

Scénographie dépouillée

Directeur du théâtre du Peuple depuis 2017, il signe là un ouvrage de toute beauté. Il a fait le choix d’une scénographie dépouillée, empruntée à Yannis Kokkos (lire ci-dessous) : une perspective dessinée par huit hauts blocs blancs, où circulent les comédiens, tous vêtus de longues robes noires, à l’exception d’Hamlet, en pantalon, et d’Ophélie, parée du rouge de la passion qui lui sera fatale.

Georgia Scalliet éblouit en jeune amoureuse et bouleverse quand, comme sortie du célèbre tableau de John Everett Millais, la tignasse piquée de fleurs sauvages, elle bascule dans une funeste folie. Dans une mise en scène à la maîtrise rigoureusement millimétrée, Simon Delétang concilie avec une harmonie brillante les différentes dimensions du théâtre avec des images plastiques impressionnantes – ce crâne géant autour duquel se poursuivent Ophélie et Hamlet, ou la scène de la pantomime, d’un grand raffinement – et un texte révélé dans toute sa puissance. Les ombres projetées sur le plateau font écho à celles, tapies derrière chaque mot, où niche aussi un humour subtil, ici joyeusement mis en relief.

En livrant généreusement le verbe shakespearien à la portée de tous, le spectacle donne ses lettres de noblesse à la devise inscrite au fronton de la scène : « Par l’art, pour l’humanité. » Secoués de rires parfois inopinés, les spectateurs serrés sur les vieux bancs vibrent au plus près de l’intrigue. Ils retiennent leur souffle, saisis par l’émerveillement, lorsque le fond de scène s’ouvre sur la forêt vosgienne : décor somptueux du cimetière où les fossoyeurs s’apprêtent à ensevelir la pauvre Ophélie noyée.

Depuis la création du théâtre du Peuple par Maurice Pottecher en 1895, Hamlet n’y avait jamais été monté. Il apparaît donc ici pour la première fois sous les traits juvéniles d’un Loïc Corbery heureux. « Cette grande salle en bois ressemble au théâtre de Shakespeare, le Globe, s’enthousiasme-t-il. J’imagine que l’ambiance, aussi, n’y était pas si différente d’ici. » Quant à la pièce elle-même, elle continue de tendre au présent le miroir éternel d’un monde tourmenté.

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« Monter Hamlet, c’est s’inscrire dans l’histoire du théâtre »

Simon Delétang,metteur en scène

« Je rêvais de monter Hamlet-machine d’Heiner Müller, mais je me suis rendu compte que je ne pouvais pas donner ce texte assez déroutant seul, sans la pièce de Shakespeare. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer les deux et d’y ajouter le seul en scène de Loïc. C’est la première fois que je me frotte à un classique et je n’avais pas la prétention de tout réinventer : monter Hamlet, c’est s’inscrire dans l’histoire du théâtre. J’avais en tête la mise en scène d’Antoine Vitez en 1983, que je suis trop jeune pour avoir vue. Il ne reste rien à part quelques photos, dont l’une ornait mon dictionnaire de théâtre quand j’étais au collège. J’ai appelé Yannis Kokkos, le scénographe de Vitez, et il m’a autorisé à reprendre le principe de son décor, avec cette grande perspective. »

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