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Test de Bechdel au cinéma : quèsaco ? – L’Humanité

Deux copines veulent se payer une toile. Lorsqu’elles arrivent devant la salle de cinéma, le choix est rude : de musculeux guerriers ou autres belluaires occupent les affiches sans partage. Alors, l’une glisse sa règle d’or à l’autre : « Je ne vais voir un film que s’il satisfait trois critères de base. Un : il doit y avoir au moins deux personnages féminins. Deux : ces femmes parlent entre elles. Et trois : d’autre chose que d’un homme. » Épilogue : les jeunes femmes s’en retournent chez elles, bredouilles. Comment une boutade, perdue dans un coin d’une BD underground américaine (1), a-t-elle pu devenir une référence dans les milieux du cinéma ? Et la dessinatrice queer Alison Bechdel donner son nom à la postérité ?

Jeunes et érotisées à  95 %

Tout récemment encore, c’est le collectif 50/50 qui a utilisé le désormais inéluctable « test de Bechdel », lors de ses 3es Assises pour l’égalité dans l’audiovisuel. Ses membres ont analysé les 49 films français les mieux financés en 2019. Et surprise… 52 % ne passent pas le test. Parmi ceux-là, aucun n’autorise leurs actrices à converser à propos d’autre chose que d’un homme… Le collectif est allé gratter un peu plus loin, en visionnant le catalogue du dispositif Éducation à l’image à l’adresse des élèves. Dans le primaire, seul un tiers des œuvres passent l’épreuve. Progressivement, on atteint la moitié dans les lycées. Les références androcentrées s’enseignent malheureusement dès le plus jeune âge.

« Le test de Bechdel constitue un outil formidable, très puissant, analysait alors le doctorant en sociologie Mathieu Arbogast, dont la thèse est en cours d’écriture. Mais d’autres pistes peuvent mettre aussi en évidence les inégalités de genre à l’écran. D’abord, l’âge : les femmes ont moins de rôles par rapport aux hommes quand elles avancent en âge. Dans un couple à l’écran, l’actrice est beaucoup plus jeune que son partenaire, jusqu’à 26 ans d’écart dans les séries télé. Les femmes sont aussi à 95 % érotisées, pour 14 % des hommes… » Discrimination, inégalités de représentation, d’emploi et de salaire… Si les Américaines comptent et gagnent des points depuis vingt ans, la France s’étonne encore quand Alexandra Lamy explique avoir touché un tiers du salaire de Jean Dujardin dans la sitcom française Un gars, une fille. Les deux ont partagé pourtant et l’affiche et les scènes, à parité, pendant 435 épisodes.

#MeToo a explosé tout ça

Outil pratique et simple d’accès, le test de Bechdel était encore confidentiel il y a cinq ans en France. Et soudain, dans le paysage audiovisuel, il est devenu le premier des GPS antisexistes. « C’est un effet évident de #MeToo, assure l’historienne du cinéma français Geneviève Sellier. Les questions de discrimination, de double standard genré dans les représentations cinématographiques sont un problème que les féministes relèvent depuis cinquante ans. Le premier article de référence date de 1975, par la Britannique Laura Mulvey sur Hollywood. Jusqu’à maintenant, non seulement en France ça n’avait soulevé aucun intérêt, mais dans les milieux de la cinéphilie dominante, ça avait e ntraîné un refus massif. En France, on considère que le génie n’a pas de sexe. On ne veut pas remettre en cause la liberté du créateur. On rend un culte aux œuvres d’art, mais on ne les interroge pas. C’est bien commode pour préserver la place dominante des hommes dans ce métier. Mais #MeToo a explosé tout ça. » Et le test de Bechdel ne vient pas de nulle part, mais d’une lesbienne, « une personne qui, de par sa situation minoritaire, est sensible plus que d’autres aux discriminations ».

Icon QuoteLa question fondamentale est : accorde-t-on la même complexité aux personnages féminins qu’aux personnages masculins ? Geneviève Sellier Historienne du cinéma français

Pour la chercheuse, cinémas de genre ou d’auteurs sont à égalité, question hégémonie masculine. « Dans les gros succès populaires comme Intouchables, Bienvenue chez les Ch’tis, les choses sérieuses se passent entre hommes, les personnages féminins sont totalement instrumentalisés au profit des personnages masculins qui, eux, incarnent la problématique du film. » Dans le cinéma d’auteur, où le personnage masculin joue souvent l’alter ego du réalisateur, l’invisibilité est plus subtilement dissimulée. «Dans les Fantômes d’Ismaël, d’Arnaud Desplechin, raconte Geneviève Sellier, Mathieu Amalric est entouré de stars (Marion Cotillard, Charlotte Gainsbourg). Or elles jouent le rôle de femmes qui n’existent que lorsqu’il daigne jeter un regard sur elles. C’est vraiment typique de la manière dont cette génération d’auteurs vampirise les talents féminins qui les entourent. Mais, au-delà du test de Bechdel, la question fondamentale du point de vue des représentations de genre est : “Accorde-t-on la même complexité aux personnages féminins qu’aux personnages masculins, avec un droit aux contradictions, d’échapper aux stéréotypes, d’être sujets du regard et du désir et non simplement objets ?” »

Culture de masse dominante, le cinéma porte ces normes genrées et les diffuse à grande échelle. Avance sur recettes et parité dans les commissions ont permis l’émergence de réalisatrices et de réalisateurs à la culture non sexiste, non formatés par une idéologie dominante au pouvoir. L’animation Calamity, le long-métrage Portrait de la jeune fille en feu, notamment, ouvrent le champ à d’autres créativités, proposant d’autres récits, d’autres personnages, chamboulant les genres, explorant des angles morts, renouvelant les formes avec un regard sur les femmes, qui ne passent plus systématiquement au second plan, ni ne se fondent dans le décor.

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