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Roland-Garros: “Un anesthésiant, c’est discutable mais on peut le faire”, un médecin comprend les injections de Nadal

Médecin en traumatologie du sport à l’institut Nollet à Paris, le docteur Jean-Baptiste Courroy a répondu ce lundi aux questions de RMC Sport autour de la situation de Rafael Nadal à Roland-Garros. Le spécialiste explique en quoi consiste la blessure au pied et les traitements du joueur de tennis espagnol et comment cela pourrait impacter la suite de sa carrière.

Dr Courroy, qu’est-ce que ce syndrome de Muller-Weiss qui affecte Rafael Nadal?

C’est une altération d’un petit os, sur le sommet de l’arche du pied. C’est l’os naviculaire, qu’on appelait auparavant le scaphoïde. Et ce syndrome entraîne une nécrose, une perturbation vasculaire de cet os. Il va se modifier, se fragmenter, se déformer. L’origine du syndrome se trouve entre une perturbation mécanique et une perturbation vasculaire, c’est pour ça que ça se rencontre plus chez les personnes plus âgées. La vascularisation devient précaire avec l’âge et l’os vieillit, l’arche mécanique tient bien quand on est jeune mais après elle s’affaisse.

Il existe une maladie presque identique chez le petit enfant. Le Kohler Mouchet, c’est pratiquement la même chose, chez l’enfant de 5 à 8 ans, on voit bien que c’est un désordre d’origine vasculaire. On voit un os qui se met à souffrir, et qui va se modifier. Mais comme l’enfant a grosses capacités de récupération, l’os ne va pas être détruit. Et avec traitement simple, il se reforme. Mais quand on est vieux, ça va affecter un os complet, normal, avec destruction complète.

Est-ce que si Nadal a été touché par l’autre syndrome, cela pourrait expliquer Muller Weiss?

Non, on a deux maladies séparées, même si on a une origine vasculaire similaire. Mais il n’y a pas la notion mécanique chez l’enfant.

Comment expliquer que Nadal soit touché, alors?

Il y a un problème de perturbation vasculaire, donc c’est intrinsèque à chaque individu, on peut tous avoir des petites pré-dispositions. Mais les contraintes qui se répètent, sans repos, font qu’on va verser dans la maladie avec l’os qui va souffrir, se déformer, se fracturer. On est dans le cas d’un sportif qui exerce une grosse charge mécanique sur son scaphoïde, et celui-ci se met à souffrir.

C’est un robuste, un résistant, mais penser que ça a été facile, ça sûrement pas

Quels sont les risques à terme?

Vous pouvez avoir une désorganisation architecturale de l’os, qui se fragmente. Et ces petits os sont recouverts de surfaces de cartilage. Si vous dégradez la structure osseuse, le cartilage s’abîme totalement, ce qui amène à l’arthrose inéluctable.

A quel point Nadal a-t-il souffert avec ce syndrome-là?

Le scaphoïde c’est le sommet du pied et quand on est en appui, l’arche du pied s’écrase. C’est encore pire avec des exercices d’impulsion et de réception, le pauvre scaphoïde, un peu en casse noisettes au milieu du pied, subit la charge du pied et la pression de l’os tibial postérieur. Il n’aime pas trop. Nadal est un héros. On m’a dit qu’il avait joué sous infiltration, on comprend tout à fait. C’est un robuste, un résistant, mais penser que ça a été facile, ça sûrement pas.

En quoi consistent ces infiltrations?

Je pense qu’il a eu surtout une grosse semelle. Il faut mettre une arche interne, qui soutient l’arche du pied comme celle d’un pont, pour éliminer la contrainte mécanique. L’injection, elle, va calmer une douleur articulaire, mais on ne touche pas à la maladie de l’os. Lui, il a un objectif majeur dans sa vie, et si on lui dit qu’en faisant ça il va aller mieux, la réponse est toute trouvée.

Dans l’injection, vous pouvez mettre un anti-inflammatoire, qui va calmer la douleur. Vous pouvez aussi choisir un anesthésiant, qui va durer plus ou moins longtemps. Mais en médecine, le terme “infiltration” ne veut rien dire. On parle d’injection, de quel produit, à quel endroit, avec quelle dose et à quelle fréquence? La plupart du temps on injecte des corticoïdes, des anti-inflammatoires, qui sont administrées la veille au soir, mais qui n’ont aucun effet anesthésiant.

Lui dit qu’il ne sentait pas son pied quand il jouait, c’est bien qu’il y a eu un produit anesthésiant?

Alors oui, on peut déduire que dans l’injection on a mis un produit anesthésiant, certains peuvent durer plusieurs heures. Si on doit jouer l’antalgie durable, on a les produits pour le faire.

Est-ce que des infiltrations répétées peuvent être dangereuses pour la santé?

Non, non, chaque injection est un acte de gravité médicale certaine, il ne faut pas dire que c’est bénin, mais la toxicité des produits injectés, elle est très loin. Le seul problème c’est de ne pas créer d’infection chez le patient, mais là on est loin de tout ça.

Est-ce qu’on peut opérer?

Normalement l’infection se révèle de façon assez nette, avec l’IRM on a les premières manifestations. Lui il a le challenge de sa vie, donc la réponse mécanique, on ne peut pas l’apporter. Est-ce que ça va l’amener à une altération, destruction importante? On ne peut pas le dire. La diminution de charge mécanique par le repos, ou par la mise hors appui, c’est le traitement jusqu’à un certain niveau. Après, le traitement c’est la chirurgie oui. Mais vu de loin, je ne pense pas qu’il ait la maladie depuis très longtemps.

Mais pour Nadal, les douleurs ont commencé en 2005…

Alors il a peut-être eu une petite nécrose scaphoïdienne qui s’est calmé avec le repos, et là avec l’âge et la répétition de l’effort, il repart pour un tour, il fait souffrir son scaphoïde. Il y a une surcharge mécanique importante avec la terre battue et boum, il traverse une phase symptomatique.

“Je ne pense pas qu’on ait mis sa santé en jeu”

Est-ce que s’il continue avec le même rythme, il y a un risque que dans quelques années, il ne pose plus le pied par terre?

Là il joue une carte tellement importante qu’il utilise des traitements symptomatiques. Après, il faudra qu’il applique une vraie protection médicale, avec une botte, et pas d’appuis pendant un certain temps. Après, il pourra repartir avec un os remanié, et peut-être encore tolérant à la pratique sportive. Je ne pense pas qu’il soit dans un état de dégradation articulaire important, car il pourrait faire un match ou deux mais il ne peut pas jouer à ça pendant deux semaines. Est-ce qu’il a eu des injections d’anesthésiant pur, ou avec un petit corticoïde, on ne sait pas.

Pour les médecins cela aurait été plus simple s’il avait perdu mais il a gagné. Tous les trois jours la question se repose, qu’est-ce qu’on fait? Et bah on refait la même chose, on remet un coup d’anesthésiant, avec un petit corticoïde. Vous vous retrouvez dans un enchaînement obligatoire, si vous l’avez fait au début et bien vous continuez. Mais cela ne m’impressionne pas, et je ne pense pas qu’on ait mis sa santé en jeu avec un protocole géré par des médecins.

Lui dit que la seule solution c’était d’endormir le pied avec des anesthésiants, comme des dents endormies chez le dentiste.

Oui, c’est un petit jeu qui a été joué parce que le type il grimpe l’Himalaya, et pour les 50 derniers mètres, on ne peut pas lui dire “arrête-toi c’est pas bien”. On va plutôt trouver la solution pour gravir l’Himalaya. C’est le sport de compétition, parfois on s’éloigne un peu d’une stratégie purement médicale, on est dans l’accompagnement d’une performance, et c’est au médecin de savoir quand s’arrêter. Cela peut aller d’une petite anesthésie jusqu’à du dopage. Le dopage c’est interdit, mettre un anesthésiant, c’est discutable mais on peut le faire. Mais l’anesthésiant, je ne vois pas pourquoi ça doperait, je pense que l’utilisation est licite.

Il a utilisé la médecine pour lui faire passer un cap douloureux, que jamais il n’aurait pu passer tout seul, mais très franchement, je ne pense pas qu’on ait joué avec sa santé. Par contre, il ne faut pas que ça continue. Il doit prendre le temps de tout reposer, et voir si ça peut revenir à quelque chose de tolérable. Quand l’os se déforme, habituellement, c’est chez des gens de 15 à 20 ans de plus, je ne pense pas qu’il en soit là sinon il n’aurait pas pu arriver à Roland Garros.

Nadal dit lui-même qu’il ne veut plus jouer dans ces circonstances, avec le pied endormi, vous comprenez?

Ah mais tout à fait. On est dans un cas exceptionnel, avec un joueur exceptionnel dans une situation exceptionnelle. Mais la raison médicale la plus évidente, c’est qu’il n’est pas question de continuer à forcer sur un os, une articulation qui souffre en lui imposant une charge mécanique et en masquant sa souffrance. Ca serait un déni de logique médicale. Maintenant il va falloir élaborer une stratégie de soin qui va être simple: pas d’appuis pendant deux mois, ou bien avec un gros renforcement, une grosse botte. Et ensuite qu’il puisse reprendre un confort de vie suffisant. La question c’est est ce que ce confort de vie lui permettra de jouer au tennis à un niveau suffisant, et ça semble aujourd’hui plus discutable.

“Je ne parierais pas sur sa présence à Wimbledon”

Il espère être à Wimbledon dans moins d’un moins sans infiltration, ça vous paraît possible?

Difficile. De toute façon les médecins qui le suivent ne voudront pas poursuivre les injections pour qu’il s’entraîne. Ils peuvent lui donner un anti-inflammatoire, qui pour le coup est un traitement avec une visée sur plusieurs semaines, mais sûrement pas jouer avec les anesthésiants toutes les 10 minutes, ça c’est impossible. Participer à Wimbledon c’est l’espoir qu’il a, moi je ne parierais pas sur sa présence. Quelques fois les sportifs s’illusionnent un petit peu.

Pour se soigner, il a mentionné de traitements par fréquence radio, qu’est-ce que c’est?

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Ce sont des traitements locaux. La radio thérapie c’est un terme générique, mais ça reste quelque chose de relativement modeste. Là l’os souffre, les articulations aussi, et ce traitement va diminuer l’inflammation, mais pas réparer un os abîmé. Quand vous avez un os qui souffre d’une maladie de charge, la seule réponse, c’est de diminuer la charge. Et pour un pied c’est simple: on renforce avec une arche interne, une semelle orthopédique, et on empêche l’appui pendant quelques temps, il n’y a pas le choix. Après on peut rajouter 1000 physiothérapies, électrothérapies, ça sera uniquement des traitements adjudants.

Propos recueillis par Pierre Thevenet

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