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Les secrets de la politique d’Emmanuel Macron au Moyen-Orient – Challenges

Auteurs de plusieurs enquêtes à succès, dont une sur les relations troubles entre le Qatar et la politique française, spécialistes du monde arabe depuis trente ans, les journalistes Christian Chesnot (Radio France) et Georges Malbrunot (Le Figaro) ont plongé cette fois-ci au cœur de la diplomatie hexagonale. De leurs deux années d’investigation et d’entretiens avec une centaine de dirigeants et d’experts de renommée internationale, ainsi qu’avec des gorges profondes au bras très long, ils présentent une analyse sans concession, d’où on réalise que la France est une puissance moyenne. Ils révèlent également de jolis scoops. Par exemple la dette hospitalière des Algériens dans l’Hexagone, les déboires d’un ambassadeur français à Téhéran ou les dessous de la guéguerre que se sont livrés Paris et Rome sur la Libye. A découvrir aussi, le fonctionnement de la cellule diplomatique de l’Elysée et le portrait de “Macron l’Oriental”, l’homme qui domine les dossiers les plus complexes, qui “s’est multiplié sur tous les fronts, avec l’idée de replacer la France au centre du jeu”, qui a eu des fulgurances, mais dont le “vibrionnisme” et “le culot” ont causé des dégâts. Extraits choisis de cet essai, qui sort ce jeudi 13 janvier en librairie.

La dette hospitalière des Algériens

“Les membres de la nomenklatura algérienne préfèrent se faire soigner dans l’ancienne puissance coloniale plutôt que dans les hôpitaux locaux qui se trouvent dans un état déplorable. Au cours de notre enquête, nous avons découvert qu’en plus beaucoup ne payaient pas leurs factures médicales! Même si le montant total des arriérés hospitaliers de l’Algérie vis-à-vis de la France n’est pas connu, nous pouvons révéler que la dette privée des ressortissants algériens auprès de l’AP-HP s’élevait au 31 décembre 2020 à 18.826.741,88 euros. À cela s’ajoute la dette publique, c’est-à-dire celle vis-à-vis de la Caisse nationale de l’action sociale d’Algérie, le service d’aide sociale des collectivités territoriales, qui se montait à environ 2 millions d’euros en mars 2021. Et il y a encore celle des établissements hospitaliers hors AP-HP, notamment les hospices civils de Lyon et de Marseille. Sans parler de la dette générée par la fraude et le trafic de fausses cartes Vitale aboutissant à une perception indue de l’aide médicale d’État ou de la protection maladie universelle. Un ancien ambassadeur de France à Alger estime que la dette hospitalière algérienne globale pourrait atteindre les 80 millions d’euros!”

L’entrevue Macron-Bouteflika 

“L’entretien avec son homologue Abdelaziz Bouteflika, alors âgé de 82 ans, se déroule dans la maison médicalisée du président algérien dans une atmosphère crépusculaire. Les photographes et les cameramen de la délégation française ne sont pas autorisés à immortaliser l’entrevue. Seul un photographe algérien officiel peut prendre des clichés, veillant bien à ne pas laisser apparaître l’amplificateur vocal du président algérien qui l’aide à s’exprimer. Depuis son AVC de 2013, la santé de Bouteflika n’a cessé de se dégrader. Même si personne n’est dupe, la réalité de l’état physique du raïs est un secret ultrasensible que les autorités algériennes tiennent à préserver à tout prix. Officiellement, Abdelaziz Bouteflika a toute sa tête et bon moral!

En réalité, Emmanuel Macron a rendez-vous avec un vieillard au regard vide qui n’est plus que l’ombre de lui-même. “Bouteflika parlait d’une petite voix, se souvient un témoin de l’entrevue. Je n’ai compris que quelques mots.” Emmanuel Macron a la courtoisie de reprendre tout haut les propos de son homologue. “Donc, monsieur le Président, vous me dites que…” En réalité, le chef de l’État français va monopoliser la parole la plus grande partie de l’entretien.

Les caciques du régime assistent à l’entrevue la mine renfrognée. Ils ressemblent aux membres du Politburo du temps de l’ex-URSS. Il y a là le président du Sénat, Abdelkader Bensalah, 76 ans, le chef d’état-major des armées et vice-ministre de la Défense, le général Gaïd Salah, 77 ans, Abdelkader Messahel, le chef de la diplomatie, 68 ans, ou encore le Premier ministre Ahmed Ouyahia, 65 ans.

Loin de se laisser impressionner par ces dinosaures du sérail algérien, Emmanuel Macron leur assène par-dessus la tête du raïs des propos qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre. “Vous êtes responsables du malheur de votre jeunesse et cette jeunesse vient me poser des problèmes dans les banlieues françaises! Obtenir un visa pour la France, ce n’est pas un projet de vie pour vos jeunes. Donnez-leur du travail”, martèle-t-il comme pour mieux insister sur la faillite économique et sociale du système algérien.”

Les néoconservateurs du Quai d’Orsay 

“Emmanuel Macron avait bien commencé avec un regard indépendant, prenant garde de ne pas être influencé par le cercle des néoconservateurs qui était assez peu puissant à son arrivée, mais a repris du poil de la bête par la suite, analyse pour nous un diplomate iranien à Téhéran, familier du pouvoir français. Nous l’avons ressenti dans les prises de position d’Emmanuel Macron lorsqu’il a demandé une révision de l’accord nucléaire de 2015 pour tenir compte des exigences saoudiennes et israéliennes. On l’a vu également avec le grand rassemblement organisé près de Paris par les Moudjahidin du peuple [opposants islamo-marxistes] auquel participaient deux anciens ministres des Affaires étrangères, Bernard Kouchner et Philippe Douste-Blazy, ainsi que Mme Rama Yade. Personne en Iran ne peut accepter qu’une telle réunion puisse se tenir sans que le service de renseignement français ait donné son accord. Cela casse la confiance entre nous. Dans notre opinion publique et au Parlement, le degré de confiance accordé à la France est directement lié à la marge de manœuvre que Paris accorde aux Moudjahidin du peuple.”

Emmanuel Macron “est parfaitement conscient” de l’influence de cet “État profond” hostile à un rapprochement avec l’Iran actuel, observe un haut gradé qui l’a fréquenté régulièrement. “Le président a tenté d’éparpiller la secte des néocons, mais ceux-ci restent dans le système parce qu’ils sont brillants, puissants, ils maîtrisent leurs sujets et sont prioritaires sur l’agenda qui nous a occupés ces dernières années, même si on aurait aimé entendre une autre musique que la leur sur l’Iran.””

La cellule diplomatique de l’Elysée

“Le président aurait-il commis une erreur de casting en propulsant à la tête de la cellule diplomatique Emmanuel Bonne et son adjointe Alice Rufo, surnommés en privé par leurs subordonnés “les Ceausescu” ou “les Thénardier”? Le sherpa du président connaît bien le Moyen-Orient où il a été en poste à Téhéran et Riyad, avant d’être nommé ambassadeur de France au Liban par François Hollande.

Taiseux, ombrageux et cassant, Emmanuel Bonne n’est pas réputé pour son affabilité. “C’est vrai, il a un caractère renfermé”, reconnaît un ancien diplomate de la cellule élyséenne. (…) Le sherpa du président va jusqu’à refuser de prendre au téléphone certains ambassadeurs européens ou d’Amérique latine, qui s’en plaignent. Même l’ambassadrice américaine du temps de Donald Trump devra joindre l’ambassadeur de France aux États-Unis Philippe Étienne pour qu’Emmanuel Bonne accepte de lui parler au téléphone! On frôle presque l’incident diplomatique…

En fin de quinquennat, les tensions demeurent à l’Élysée. La cellule diplomatique cherche à écarter de certaines réunions l’amiral Jean-Philippe Rolland, chef d’état-major particulier du président. Les militaires ont la réputation d’avoir un franc-parler qui ne convient pas à tout le monde. Pour notre enquête, de peur de représailles dans ce climat dégradé, de nombreuses sources ont bien insisté sur l’anonymat de leurs témoignages.

L’épidémie de Covid a renforcé la “bunkerisation” de l’Élysée et accéléré la marginalisation du Quai d’Orsay. (…) Sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères est devenu la nouvelle “grande muette” de la République. Même avant la pandémie de Covid, les points de presse bihebdomadaires en présentiel avaient déjà disparu. Ils ont été remplacés par un point de presse électronique, dont la langue de bois n’a rien à envier à celle distillée à Moscou ou à Pékin.”

Macron l’Oriental 

“Avec quels chefs d’État au Maghreb et au Machrek Emmanuel Macron est-il parvenu à nouer des relations privilégiées?  Le courant est bien passé avec le président algérien Abdelmadjid Tebboune, avant que la relation bilatérale ne se crispe en fin de quinquennat. Avec le roi du Maroc, Mohamed VI, sa relation fut terne et sans relief particulier. Avec l’émir du Qatar comme avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, l’alchimie n’a pas opéré.

Pour des raisons diplomatiques et d’agenda antiterroriste, le président a entretenu un lien suivi et dense avec le raïs égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui n’a cependant pas hésité à afficher un franc désaccord à l’Élysée sur la religion. Quant au prince héritier des Émirats arabes unis Mohammed ben Zayed, lui aussi sans affect, la relation est essentiellement basée sur des intérêts réciproques. (…)

Avec l’ancien président iranien Hassan Rohani qu’il eut souvent au téléphone, “le président a pensé qu’il pouvait le séduire voire l’influencer, raconte une source à l’Élysée. C’est oublier qui il avait en face de lui un religieux madré de 73 ans, pur produit du régime islamique et révolutionnaire, oublier aussi la réalité du pouvoir qui est le sien, c’est-à-dire pas plus que celui d’un Premier ministre en France. Ce qui est surprenant, c’est que ses conseillers ne le lui aient pas dit clairement.”

“À la fois convivial et sympathique, le président donne l’impression à son interlocuteur qu’il est la personne la plus importante dans la pièce, rebondit un diplomate de haut rang. Et en même temps, il y a chez lui une arrogance et un sentiment de supériorité, voire de la condescendance. Toutes ces contradictions cohabitent dans sa personnalité.””

Macron super MAE

“En voulant traiter tous les dossiers des plus larges aux plus pointus, le président de la République n’est-il pas devenu un “super ministre des Affaires étrangères”? Pendant son quinquennat, la verticalité du pouvoir s’est fortement accentuée sans s’accompagner d’un renforcement de l’outil diplomatique. Le Quai d’Orsay a été dévitalisé, à tel point que certains rêvent de transformer la DGSE en une sorte de “CIA à la française”, qui engloberait le renseignement et la diplomatie parallèle.

Depuis l’Élysée, Emmanuel Macron travaille avec une poignée de conseillers quand le président américain, lui, dispose à la Maison-Blanche d’un Conseil de sécurité national (National Security Council), fort de 600 personnes, c’est-à-dire plus que le personnel du Quai d’Orsay à Paris, en plus du State Department, le ministère américain des Affaires étrangères.

À l’Élysée comme au Quai d’Orsay, dès que l’on dresse un bilan d’une action diplomatique du président en demi-teinte, la même réponse revient sur le thème “Il est le seul à avoir essayé, il a le mérite d’avoir tenté quelques chose… “. Sans doute. Mais le risque pour ce président “jupitérien” a été probablement de s’enferrer dans les détails, car ne faisant pas ou peu confiance à son administration, et de vouloir aller trop vite.”

Le déclassement français. Elysée, Quai d’Orsay, DGSE: les secrets d’une guerre d’influence stratégique. Christian Chesnot, Georges Malbrunot, Michel Lafon, janvier 2022, 320 pages, 19,95 euros.

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