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L’Afrique remplace-t-elle le Moyen-Orient comme nouveau champ de bataille djihadiste ? – BBC Afrique

  • Par Frank Gardner
  • Correspondant Sécurité BBC

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Boko Haram a prêté allégeance à l’Etat islamique en 2015

Environ 300 soldats britanniques sont arrivés au Mali, en Afrique de l’Ouest, à un moment où l’épicentre du groupe de l’État islamique (IS) semble s’être déplacé du Moyen-Orient vers l’Afrique.

Dans le cadre d’une mission de trois ans appelée Opération Newcombe, ils rejoignent une force d’environ 15 000 soldats multinationaux des Nations unies, menée par les Français, dans le but d’aider à stabiliser une partie du continent africain connue sous le nom de Sahel.

Le Mali est l’une des nations du Sahel qui combattent actuellement les violentes incursions djihadistes à un moment où la violence va en s’aggrave de jour en jour.

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Selon l’Index de Terrorisme mondial (“Global Terrorism Index”) publié le 25 novembre, le “centre de gravité” du groupe de l’État islamique s’est déplacé du Moyen-Orient vers l’Afrique et, dans une certaine mesure, l’Asie du Sud, le nombre total de morts victimes de l’État islamique en Afrique subsaharienne ayant augmenté de 67 % par rapport à l’année dernière.

“L’expansion des filiales de l’État islamique en Afrique subsaharienne a conduit à une montée en flèche du terrorisme dans de nombreux pays de la région”, rapporte le Global Terrorism Index.

“Sept des dix pays ayant connu une plus forte augmentation du terrorisme se trouvent en Afrique subsaharienne : Burkina Faso, Mozambique, RDC, Mali, Niger, Cameroun et Éthiopie”.

Le rapport souligne qu’en 2019, “l’Afrique subsaharienne a enregistré le plus grand nombre de décès liés au terrorisme de l’État islamique, soit 982, ou 41 % du total”.

Dans cette ère moderne, le défunt chef d’Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, a fait du Soudan sa base avant de retourner en Afghanistan en 1996.

Le mouvement nigérian Boko Haram, tristement célèbre pour avoir enlevé des centaines d’écolières à Chibok en 2014, a mené des attaques majeures après avoir déclaré le djihad en 2010.

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Mais aujourd’hui, alors que la concurrence entre les groupes djihadistes rivaux s’intensifie, la menace terroriste dans la région s’accroît.

Le coordinateur du département d’État américain pour la lutte contre le terrorisme, l’ambassadeur Nathan Sales, affirme que l’État islamique et Al-Qaïda ont déplacé une grande partie de leurs opérations de leur berceau en Syrie et en Irak vers leurs filiales en Afrique de l’Ouest et de l’Est, ainsi qu’en Afghanistan.

“L’Afrique”, dit-il, “est un front clé dans la prochaine étape de la lutte contre le terrorisme”.

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Le site archéologique du tombeau des Askia au Mali est protégé par des soldats contre une éventuelle attaque jihadiste

Mais il ne s’agit pas seulement de gouvernements,de forces armées officielles, contre des insurgés, il y a aussi une rivalité mortelle entre les partisans d’Al-Qaïda et de l’État islamique. Cette rivalité devient si intense que l’expert français du djihad, Olivier Guitta de GlobalStrat Risk Consultancy, va même jusqu’à prédire :

“L’Afrique va être le champ de bataille du djihad pendant les 20 prochaines années et elle va remplacer le Moyen-Orient”.

Al-Qaïda et l’État islamique partagent une aversion commune pour les dirigeants laïques soutenus par l’Occident qu’ils appellent “apostats”.

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Mais ils ont également des différences majeures dans leur approche.

L’État islamique a une prédilection pour la violence extrême et graphique, comme le montrent ses vidéos de décapitations horribles.

Si cela attire certainement des sociopathes et des criminels condamnés dans ses rangs, cela tend également à repousser la grande majorité des musulmans.

Al-Qaïda et ses affiliés cherchent souvent à gagner la loyauté des populations locales qui n’ont pas confiance en leurs gouvernements ou leur police, en exploitant les griefs régionaux et ethniques.

Le Mali et le Sahel

Plusieurs des nations les plus pauvres du monde sont situées en bordure du désert du Sahara.

Cette région est connue sous le nom de “Sahel”, un mot arabe qui signifie littéralement “la côte”.

Le Mali, le Tchad, le Niger, le Burkina Faso et la Mauritanie constituent les pays du Sahel et ont tous subi des attaques d’insurgés.

Certaines parties de la région sont touchées par la sécheresse, la pauvreté, le chômage, la corruption et, dans certains cas, par de vastes étendues d’espace non gouverné.

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“L’Afrique de l’Ouest”, déclare l’ambassadeur Sales, “est une tempête parfaite, avec des Etats-nations qui ne contrôlent pas leurs territoires, commettent des abus de leurs forces et ont des frontières poreuses”.

Le groupe djihadiste dominant dans cette région est le Jama’at Nusrat Al-Islam wa’l-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaida.

Le groupe est en concurrence directe avec l’État islamique du Grand Sahara (ISGS), affilié à l’IS, et cette année a vu un certain nombre de batailles de bas niveau entre eux.

Le Nigéria

Le Nigéria a subi certaines des pires attaques djihadistes de la région, le gouvernement luttant pour contrôler le nord-est du pays où le mouvement Boko Haram a évolué.

Selon le Global Terrorism Index, Boko Haram a été responsable de plus de “37 500 décès liés au combat et de plus de 19 000 décès dus au terrorisme depuis 2011, principalement au Nigeria” mais aussi dans les pays voisins.

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Al-Shabab a survécu aux efforts militaires pour mettre fin à ses activités

En 2015, une faction de Boko Haram a prêté allégeance à l’État islamique, devenant “État islamique de la province d’Afrique de l’Ouest” (Iswap), traversant les frontières avec facilité et capturant une base multinationale sur les rives du lac Tchad en 2018.

Depuis lors, l’État islamique a fortement promu cette affiliation africaine.

Des attentats sont toujours perpétrés au nom de Boko Haram. Une vidéo publiée par le groupe le 1er décembre revendique le massacre de dizaines de paysans de l’État de Borno qui, selon lui, ont collaboré avec les forces gouvernementales.

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Au Niger, Boko haram a perdu 38 djihadistes présumés tués par l’armé nigérienne.

Les pays occidentaux n’ont offert qu’une aide limitée au Nigeria en matière militaire et de renseignement. Les diplomates occidentaux se disent contraints par la corruption et le mauvais bilan des militaires nigérians en matière de droits de l’homme.

Ces manquements ont largement contribué à la méfiance envers le gouvernement et au recrutement de Boko Haram et d’autres groupes djihadistes dans la région.

“L’angle de la corruption au Nigeria”, dit Olivier Guitta, “ruine tout”.

L’Afrique du Nord

L’insurrection d’Al-Qaïda en Afrique du Nord a débuté en Algérie.

Il n’est donc pas surprenant que le nouveau chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) soit un Algérien.

Le barbu blanc de 51 ans, Abu Obaida Al-Annabi, remplace son prédécesseur, Abdelmalik Droukdel, qui a été tué par les troupes françaises au Mali en juin.

Dans un microcosme de la rivalité entre Al-Qaïda et l’État islamique, sa nomination a été applaudie par les partisans d’Al-Qaïda, tandis que les partisans de l’État islamique ont mis en doute ses qualités de djihadiste.

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Une explosion près de l’ambassade des Etats Unis en Tunisie le 6 mars 2020

La Tunisie, le plus petit pays de la région, a produit l’un des plus grands nombres de volontaires – 15 à 20 000 – qui se sont rendus en Syrie pour rejoindre l’État islamique pendant ses années de pointe de 2013-2018.

Avec un taux de chômage élevé et une proximité avec la Libye, la Tunisie continue de faire face à une menace permanente du terrorisme.

La Libye est dans un état de chaos intermittent depuis la révolte du printemps arabe de 2011 et le renversement du régime despotique de Mouammar Kadhafi.

La fin de son régime a non seulement libéré des milliers de tonnes d’armes et d’explosifs des arsenaux gouvernementaux, dont une grande partie a franchi la frontière sud vers les pays du Sahel, mais elle a également permis aux djihadistes de l’État islamique de prendre pied dans l’est de la Libye.

Le groupe somalien al-Shabab – qui signifie “les jeunes hommes” en arabe – est l’un des mouvements djihadistes les plus persistants et les plus dangereux de tout le continent.

“Al-Shabab”, dit Nathan Sales, “se considère comme le groupe d’Al-Qaïda le plus performant”.

Elle a survécu aux campagnes militaires multinationales concertées visant à l’éradiquer, mais elle a réussi à frapper au-delà de ses frontières au Kenya et en Ouganda, ainsi qu’à faire exploser des bombes massives dans la capitale somalienne, Mogadiscio.

Les raids des opérations spéciales américaines et les frappes de drones, lancés depuis Djibouti, le pays voisin, tuent fréquemment les dirigeants d’al-Shabab et pourtant le groupe a pu continuer à se régénérer.

Il a également réussi à repousser un défi lancé par la filiale locale de l’État islamique qui est maintenant largement confinée à la pointe nord-est de la Corne de l’Afrique.

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De présumés djihadistes arrêtés au Mali

Le Mozambique

La prise de pied de l’État islamique dans le district nord de Cabo Delgado sous la bannière de “Islamic State Central Africa Province” (ISCAP), pourrait bien être un exemple d’une insurrection à part entière organisée presque entièrement sur Internet.

Les responsables de la lutte antiterroriste pensent que les djihadistes opérant dans cette région du Mozambique riche en gaz ont été recrutés en ligne avec quelques apports de l’autre côté de la frontière, en Tanzanie, mais en grande partie sans la présence physique de recruteurs envoyés des centres de l’État islamique de Syrie et d’Irak.

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Il existe des rapports contradictoires quant à la véracité de certaines des récentes atrocités perpétré à Cabo Delgado, comme le massacre présumé d’une cinquantaine de villageois sur un terrain de football.

Mais l’État islamique semble prendre le dessus sur le gouvernement.

“Selon Olivier Guitta, “il se déplace au Mozambique sans être gêné par d’autres forces”.

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Un village du Mozambique ravagé par des djihadistes.

Les rançons d’otages

Il s’agit d’une question extrêmement controversée.

En juin 2013, lors du sommet du G7 à Loch Erne, les sept dirigeants ont signé un accord pour ne pas payer de rançon aux organisations terroristes proscrites.

Sept ans plus tard, la réalité est que les citoyens européens ont tendance à être finalement libérés pour des montants non divulgués alors que les otages britanniques et américains sont les plus susceptibles d’être exécutés.

Plusieurs citoyens français ont été libérés de leur captivité djihadiste au Sahel, tout récemment en échange de la libération d’un grand nombre de dangereux prisonniers djihadistes au Mali.

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Les analystes ont estimé le montant total payé aux ravisseurs djihadistes en Afrique du Nord et de l’Ouest au cours des années à plus de 657 millions FCFA.

Cet argent est ensuite utilisé par les djihadistes pour acheter plus d’armes, plus d’explosifs, de meilleurs véhicules, des lunettes de vision nocturne, du matériel de communication, ainsi que pour financer leurs efforts de recrutement et verser des pots-de-vin à des fonctionnaires corrompus.

Pas de solution miracle

Alors, l’Afrique, comme certains le prédisent, est-elle vraiment en passe de dépasser le Moyen-Orient comme théâtre principal du djihad violent ?

Cela dépendra de nombreux facteurs, mais le principal d’entre eux est la qualité de la gouvernance.

La solution à long terme au défi des insurrections djihadistes ne consiste pas seulement à améliorer le maintien de l’ordre et à renforcer les frontières.

Il s’agit de relever le défi séculaire qui consiste à créer les opportunités économiques et la stabilité politique qui, à terme, éloigneront les gens d’une vie de violence.

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