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Kadour Belkhemassa. Animateur de théâtre : «J’étais le chef d’orchestre, mais les membres de la troupe avaient tous leur mot à dire – El Watan

Aussi loin que remontent ses souvenirs, Kadour Belkhemmassa a toujours activé dans le théâtre et par extension dans le domaine de la comédie. Toujours loin des feux de la rampe, il est pourtant, au gré des circonstances, à la fois animateur, formateur, créateur de troupes de théâtre amateur, initiateur d’associations ou de coopératives de théâtre, mais aussi occasionnellement acteur. Toute une vie dédiée à cet art qui ne veut plus le quitter. Il nous livre dans cet entretien les secrets d’un parcours hors du commun, une expérience unique.

Propos recueillis   Djamel Benachour

-Comment avez-vous atterri dans l’univers du théâtre ?

Tout a commencé en 1962 avec une animation au sein des SMA (Scouts Musulmans Algériens) dans le quartier actuel Ibn Sina, dit Tirigou (ex-Victor Hugo). Je devais avoir 18 ans et c’est là-bas que j’ai démarré en tant que scout. Notre groupe s’appelait El Widad et il y avait avec nous des animateurs compétents. Après cela, je me suis branché avec Korid Ali qui présidait une association qui s’appelait AEC pour Association éducative et culturelle.

Korid Ali était un des travailleurs du théâtre d’Oran, lequel à l’époque n’avait pas encore le statut actuel de théâtre régional et dépendait directement du TNA. En parallèle, pendant deux ans, j’ai fais le conservatoire, en tant qu’élève en art dramatique et en danse classique, une formation de base remarquable. Voici donc en résumé mes débuts dans le théâtre amateur. Les scouts, l’association AEC de Korid Ali et le conservatoire municipal et tout cela, c’était tout juste après l’indépendance.

-Vous êtes ensuite allé à Alger mais aussi en France. Dans quelles circonstances ?

Oui. En 1964, le TNA a effectué une tournée dans tout le pays pour repérer les jeunes talents. Ses responsables ont initié un stage accéléré de six mois. C’était la toute première promotion, avant la création de l’Ecole de Bordj el Kiffan qui, par la suite, se chargeait très bien de fournir, notamment en comédiens, le théâtre et le cinéma. La sélection était nationale et le stage s’est déroulé à Sidi Fredj. Il y avait avec nous, par exemple, Abdelhamid Habbati de Constantine, Boukhari Zerrouki, devenu un illustre décorateur de théâtre.

Il y avait aussi Mohamed Adar, Ahmed Benaissa et d’autres. Une promotion spéciale encadrée par le TNA et au sein de laquelle j’ai eu la chance et l’immense privilège d’être sorti major de promotion. Presque au même moment, le TNA avait reçu une invitation pour deux bourses d’études en France par le biais de Jaques Lang (ancien ministre français de la Culture et actuel directeur de l’Institut du monde arabe, ndlr) qui était encore à Nancy à l’époque. J’ai été bénéficiaire de cette bourse, sélectionné par Ould Abderrahmane Kaki et la direction du TNA, en même temps que Abdelkader Alloula mais lui était déjà dans le métier, ceci pour dire qu’il n’était pas avec nous dans le stage, ‘’kan hareb’’ (il était très avancé dans le domaine).

La preuve c’est que Alloula n’était pas resté longtemps avec moi à Nancy, trois mois à peine. Pour situer les choses, Jaques Lang, qui a pratiqué le théâtre dans une troupe universitaire qu’il a fondée, est le créateur du festival du théâtre universitaire de Nancy. Grâce à ce festival, nous avons eu d’ailleurs l’occasion de nous produire lors d’une tournée au Mexique avec une pièce théâtrale que nous avons montée dans ce cadre-là. On avait des professeurs de tous les horizons et c’était très rigoureux comme formation. J’ai terminé mon année mais Alloula était rentrée plutôt en Algérie.

-Quelle est votre première expérience «professionnelle» ?

La formation terminée, je suis rentré à Alger mais avec, dans mes bagages, une pièce du centre où nous étions formés, une pièce chinoise intitulée Monnaie d’or que j’ai donnée à Alloula et qui en a fait une adaptation. Une très belle adaptation d’ailleurs. Nous avons tourné avec cette pièce à travers tout le territoire national et même en Tunisie.

-Il y a eu un intermède qui a fait que vous retournez en France avant d’entamer votre carrière proprement dite. Pour quelle raison ?

En effet, une année plus tard, je me suis retrouvé à Paris, la capitale française. Je suis retourné en France avec Alloula et, cette fois, le comédien Ahmed Benaïssa était du voyage et nous nous sommes inscrits à l’Institut d’études théâtrales de la Sorbonne (Paris 3). Alloula est resté avec moi une année et il est rentré, mais moi j’ai passé deux ans et j’ai fini par arrêter moi aussi. J’ai eu, par un concours de circonstances, à vivre une aventure assez spéciale qu’il n’est pas utile de relater ici car ce n’est pas le propos. Je suis donc rentré à Alger et j’ai atterri comme éducateur spécialisé en arts dramatiques à Tixeraïne, dans une école des cadres de la jeunesse. Nous sommes au tout début des années 1970 et je résidais alors encore chez mes beaux-parents. En parallèle, j’ai créé une troupe de théâtre avec les enfants du quartier que j’ai dénommée Théâtre de la rue. Le nom m’a été inspiré du fait que nous répétions sur la place publique. Nous avons néanmoins eu le loisir de participer au festival de théâtre amateur de Mostaganem et ce n’était pas rien.

-Mais vous n’êtes pas resté longtemps à Alger car vous êtes rentré à Oran pour un poste à la Sonatrach ! A première vue, c’est incompatible avec votre formation. Pourquoi ?

J’étais donc animateur à Tixeraïne pour le compte du secteur de la jeunesse et en même temps animateur d’une troupe de théâtre amateur formée avec des comédiens résidant dans les alentours. Seulement voilà. Par un pur hasard, j’ai rencontré un cousin à Alger qui était un cadre à la Sonatrach. Il était chef de département du personnel mais avait lui-même fait du théâtre amateur. Il m’a demandé ce que je faisais dans la vie et je lui ai répondu que j’enseignais le théâtre à Tixeraïne. Il a alors voulu savoir si cela pouvait m’intéresser d’activer toujours dans le domaine du théâtre mais à la Sonatrach, plus exactement à la raffinerie d’Arzew. Je lui ai répondu que la proposition m’intéressait et que c’était mon rêve d’activer dans le domaine du théâtral avec les travailleurs. Il m’a ensuite demandé combien je percevais comme salaire et je lui ai répondu : 600 DA par mois. Aujourd’hui, le chiffre paraît dérisoire mais il faut néanmoins se replacer dans le contexte de l’époque où le dinar valait son pesant d’or, comme on dit. Il m’a alors lancé : «le double ça te va ?» J’ai acquiescé avec un ‘«Et comment !’».

Il a également voulu savoir si je disposais d’un logement et je lui ai appris que je résidais au sein de l’école où on a mis une pièce à ma disposition car entre temps, déjà marié, j’ai eu un enfant, Chihab qui est d’ailleurs né à Paris. Bref, j’ai sauté sur l’occasion. J’ai passé un test psychotechnique et j’ai été retenu pour le poste en qualité d’animateur de théâtre. C’était vraiment exceptionnel. Toujours est-il que j’ai monté plusieurs pièces avec les travailleurs de la raffinerie d’Arzew et nous avons eu, là aussi, la possibilité de participer à quatre reprises (si mes souvenirs sont bons) au festival de Mostaganem. Nous nous faisions appeler Théâtre de la Raz (un diminutif qui fait référence la raffinerie d’Arzew).

-Vous avez aussi enseigné au Conservatoire d’Oran. Comment cette jonction a-t-elle été établie ?

Nous sommes toujours dans les années 1970 et j’ai effectivement, en parallèle, enseigné au conservatoire d’Oran. J’ai tout simplement été sollicité par un ami qui était directeur à l’époque. Celui-ci était à la recherche d’un professeur d’arts dramatiques pour combler le vide. J’ai donc enseigné le théâtre et formé plusieurs promotions. Certains de mes élèves ont percé par la suite et c’est le cas (je suis désolé de ne pas pouvoir citer tout le monde) de Noureddine Benamar devenu réalisateur à la télévision. Il a été d’abord pris en charge, en tant qu’assistant, par Mohamed Bensalah.

C’est le cas de Blaha Benziane, un comédien très connu aujourd’hui, de Mohamed Abdelwahab, actuellement producteur, etc. C’est dans ce cadre-là, entre les travailleurs de Sonatrach et les élèves du Conservatoire, que nous avons a eu à nous produire à Grenoble (France), invités par un organisme des travailleurs immigrés. J’ai formé une troupe mixte avec des travailleurs de Sonatrach d’un côté et des élèves du Conservatoire de l’autre. Nous l’avons dénommée Théâtre des travailleurs d’Oran. Nous avons effectué des tournées à deux reprises et avec trois pièces, deux la première fois et une autre la seconde. Notre expérience a été concluante. Ah ! j’ai oublié qu’il y avait aussi avec nous Aissa Moulfera qui était comédien au TRO. Je m’en rappelle parce que cela lui a valu une sanction pour s’être absenté de son poste.

-Durant cette expérience en milieu ouvrier et dans le contexte général du théâtre amateur, qui écrivait les pièces ?

En général, c’était moi qui écrivais les pièces mais je faisais en sorte que le travail puisse être collectif. C’était en particulier le cas pour la pièce Agression. J’étais en quelque sorte le chef d’orchestre mais les membres de la troupe avaient tous leur mot à dire. La pièce traitait de la jeunesse. Une conception novatrice au niveau de la mise en scène. La pièce avait beaucoup plu et a même étonné plus d’un. Je me rappelle d’ailleurs d’un passage d’un article du journaliste Abdelkader Djemai qui disait : «ils (les membres de la troupe) sont venus d’une autre galaxie !»
La formation a-t-elle été aussi importante dans votre parcours même après la «retraite» (en tant que salarié d’une entreprise) ?

Oui évidemment, au Conservatoire, j’assurais non pas seulement les formations de comédiens mais aussi celles de metteur en scène. Nous avons créé des ateliers de mise en scène. J’ai enseigné au Conservatoire une première fois mais je suis retourné une dizaine d’années après l’avoir quitté. J’ai aussi, après ma retraite de Sonatrach, continué à former des jeunes. J’ai créé notamment une troupe avec des jeunes comédiens que j’ai dénommée Ledjouad pour monter la pièce éponyme de Alloula. Là aussi, les gens étaient surpris par cette nouvelle version où nous avons introduit du rap à la place des parties chantées à l’origine. Une petite expérience très intéressante qui a très bien marché et avec laquelle nous avons été à Alger pour le printemps théâtral.

Il y a eu des critiques positives dans les journaux. Il y avait aussi des articles de presse évoquant la création en amont de cette troupe que j’avais initiée au départ, côté encadrement, avec un comédien du GNL mais il y avait aussi avec nous H’mimiche (Cherif Hadjam) qui était, bien des années auparavant, un élève à moi au Conservatoire. Les jeunes comédiens ont par la suite intégré la fondation Alloula. Raja Alloula, qui était en train de créer la Fondation, nous avait contactés en qualité de troupe. Seulement comme moi je ne voulais pas qu’il y ait de confusion entre la troupe et la Fondation, et comme nous ne nous sommes pas entendus à ce sujet, je me suis retiré à titre personnel, mais les jeunes ont continué l’aventure avec elle.

-Vous êtes passé aussi par l’expérience des coopératives de théâtre et des associations culturelles spécialisées dans le théâtre. Cela répond-il à un besoin précis ?

Bien évidemment, pour activer, nous avons besoin d’un cadre et, en plus, avec le temps, les choses ont changé et c’est dans ce contexte que j’ai créé l’Association culturelle Bel Air, du nom du quartier où je réside, et que nous avons plus tard transformée en coopérative théâtrale. Nous avons un peu souffert, mais de cette expérience est sorti Samir Benalla, un comédien talentueux qui fait dans le one-man-show.

Celui-ci a par ailleurs lui-même créé une autre association culturelle qu’il a dénommée El moumathal ennachi’a  (le comédien en herbe) et c’est encourageant. Bref, vers le milieu des années 2000, nous avons participé à Skikda avec une pièce traitant de la guerre de Libération, à Béjaïa lors d’un festival du théâtre pour enfants, etc. Pour le reste, il y a une comédienne sortie de l’université qui a travaillé avec moi dans pas mal de pièces et qui a créé une association dénommée l’Art scénique.

Elle m’a proposé le poste de vice-président de cette association. Un «rôle» que j’ai accepté. Nous avons un atelier de formation et nous activons pour le compte de la maison de jeunes du quartier Sidi el Bachir (ex-Plateaux), dans l’ex-Petit théâtre.

-Vous avez activé dans le domaine de l’audiovisuel. A quel titre ?

Oui j’ai fait des apparitions à la télévision en qualité de comédien et ce dès les années 1970 avec, au tout début, Mohamed Bensalah qui a réalisé quelques films. J’ai fais des apparitions dans trois films et un feuilleton. Dans le domaine du cinéma, j’ai eu également l’occasion d’assister Brahim Tsaki qui est venu à Arzew pour tourner son film intitulé Histoire d’une rencontre, un film émouvant dans l’univers des sourds-muets et sorti en 1983.

J’ai aussi travaillé avec le réalisateur Houidek dans quatre ou cinq de ses films et notamment dans un feuilleton Spécial ramadhan intitulé Garcon oua bghatou (garçon de café et elle l’aime), une comédie légère. C’était avec Bouhmidi comme producteur, un privé venu dans ce domaine par le biais du secteur de l’audio (il était éditeur de musique). Ce même producteur a confié à un jeune réalisateur de télé, Mustapha Hadjadj, la réalisation d’un film intitulé El Hila (la ruse) et où je tiens un rôle principal. L’intrigue concerne un homme qui abandonne son père en le mettant dans une maison de vieillesse, une décision qu’il va plus tard regretter… Le film passe régulièrement.

Je fais en moyenne un film tout les 10 ans (rires !). Sinon, j’ai en ce moment une pièce qui est restée 20 ans dans les tiroirs et que je viens d’envoyer au théâtre régional de Tizi Ouzou qui a lancé un appel à projet et aussi à celui de Béjaïa. Pas de retraite dans le domaine culturel.


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