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Football : « A force d’immerger le spectateur, on risque de le noyer »

« La réalisation est mauvaise. » En prononçant ces mots, samedi 7 novembre, sur Canal+, le commentateur du match de football PSG-Rennes Stéphane Guy ne visait pas Laurent Lachand, réalisateur du match, mais un joueur qui avait mal ajusté sa passe. Cependant, au même moment, les réseaux sociaux se déchaînaient contre une innovation de la chaîne.

De nombreux spectateurs exprimaient, en des termes moins choisis, le sentiment de nausée provoquée par la nouvelle Air Cam, lancée à cette occasion. Cette caméra, qui se déplace sur un câble latéralement au terrain, permet de réaliser des travellings qui accompagnent le mouvement des équipes.

Des vertus du plan large

N’y voyons pas un détail. Ce plan remplace le plan large traditionnel, qui reste le plan maître de la réalisation des matchs, pris depuis une caméra fixe dans l’axe du terrain. En pivotant, celle-ci effectue un panoramique, alors que l’Air Cam mêle travelling et panoramique.

Ce mélange désoriente le téléspectateur, pas seulement parce qu’il perturbe ses habitudes : la simultanéité des deux mouvements fait tanguer le cadre et donne un peu le mal de mer. Mais ce n’est peut-être qu’une question d’acclimatation et l’idée est a priori intéressante.

On peut au moins se féliciter que ce ne soit pas le « travelling digne du cinéma d’action » annoncé par Canal+. Déjà, on est plus proche du jeu vidéo que du cinéma, cette manière de « filmer » étant pratiquée dans les simulations de football.

Surtout, cela reste un plan large, en surplomb, qui permet de saisir au mieux le jeu et les possibilités offertes aux joueurs grâce à une vue d’ensemble sur les positions des équipes. Or l’Air Cam permet de se rapprocher de l’action et de mieux la cadrer.

L’angle de vue est moins ouvert et le travail du cadreur est rendu plus complexe – en attestent quelques ratés. Si l’on peut perdre un peu de visibilité sur certains types d’action, la solution peut s’avérer globalement positive moyennant quelques réglages.

L’école baroque de la réalisation française

L’Air Cam a-t-elle amélioré la réalisation de PSG-Rennes ? En fait, elle n’y a pas changé grand-chose, étant la seule chose qui a changé. Ce n’est pas à cause d’elle qu’on a raté, par exemple, l’appel d’Angel Di Maria sur son second but et le départ d’un tir lointain de Leandro Paredes, mais parce que le réalisateur a préféré montrer des gros plans sur les joueurs.

Air Cam ou pas, les rencontres restent saucissonnées par une multitude de plans de coupe, en particulier sur les joueurs portant le ballon – procédé devenu rituel bien que dépourvu d’intérêt informatif. Les réalisateurs n’hésitent plus à manquer des reprises de jeu et des moments où le ballon est vivant, préférant lancer des rafales de ralentis ou des plans parasites.

Les réalisateurs français ont fait école avec un style baroque qui détient des records mondiaux de nombre de plans et de ralentis. Toute retransmission sportive est une mise en scène, mais ces partis pris finissent par nuire à la compréhension du jeu, notamment à sa lecture tactique.

Assurer « une vision de jeu plus dynamique », comme le formule Laurent Lachand, suggère qu’on injecte une dynamique extérieure au jeu. Et quand il dit chercher à « enrichir l’expérience spectateur » ou à « trouver continuellement des points de vue immersifs », on se demande : ne prend-il pas le risque de gaver ou de noyer le spectateur ?

Valorisation du jeu ou dopage visuel

« Les évolutions qui restent sont celles qui sont au service du jeu. Les gadgets, ils disparaissent », assure encore le réalisateur. Mais les matchs télévisés sont de plus en plus truffés d’incrustations de statistiques, d’animations virtuelles et autres bonus qui viennent se greffer sur un film déjà stroboscopique, criblé de plans sans valeur informative.

On y voit plus de surenchères que de recherche, plus de dopage visuel que de valorisation du jeu, auquel on substitue un spectacle dérivé de plus en plus intrusif, qui anticipe le « football augmenté » promis par les nouvelles technologies.

Les circonstances actuelles favorisent ces expérimentations. Canal+ cherche à démontrer sa supériorité technique, à compenser le déficit d’ambiance dû aux huis clos, voire à profiter du moment : « L’installation est très complexe. Alors la crise est, dans le malheur, une bonne opportunité de le tenter », concède Lachand.

Il reste aux chaînes à proposer une innovation que les technologies actuelles permettent tout à fait : un canal séparé sur lequel la réalisation prendrait le parti de la sobriété au profit des téléspectateurs sujets au mal de mer ou, simplement, qui préfèrent le jeu à sa spectacularisation artificielle.

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