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Entre l’Amérique des villes et celle des campagnes, un gouffre révélé par la présidentielle

La bataille autour de l’élection présidentielle américaine, remportée par Joe Biden après les résultats de la Pennsylvanie tombés samedi, va laisser des traces. Ces stigmates vont s’ajouter aux nombreux clivages qui traversent la société américaine, accentués d’année en année, au rythme des élections, des mouvements sociaux, de la révolution numérique, des crises économique et aujourd’hui sanitaire.

La cartographie fraîchement sortie des résultats électoraux dévoile une réalité plus caricaturale que jamais : aux Etats-Unis, les villes votent démocrate et les campagnes votent républicain. « Une réalité qui s’accentue au fil des derniers scrutins et qui a longtemps été différente », selon Romain Huret historien des Etats-Unis et directeur d’études à l’EHESS.

Un voyage presque binaire, entre une Amérique des champs, baignée dans le rouge républicain, et celle des villes, plus bleue que jamais. Et une réalité qui va bien au-delà de la fameuse rivalité entre les côtes et le cœur du pays.

Le divorce de plus en plus consommé entre les régions côtières et le cœur du pays

Tout au long du XXe siècle, les campagnes américaines étaient traversées de tendances politiques très diverses, voire plutôt portées à gauche, comme le rappelle Romain Huret. « Le monde rural américain a été secoué par de nombreuses contestations sociales, plutôt à gauche, comme au Kansas entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle ». Dans la première partie du XXe siècle, des dizaines de maires, issus du « Socialist Party of America » ont été élus de l’Ohio à l’Alabama, en passant par le Nebraska et le Minnesota.

PODCAST. Voyage dans ces États-clés qui font basculer les élections

Aujourd’hui, selon les derniers résultats publiés de l’élection présidentielle de 2020, moins de 10 % des communes considérées comme rurales ont voté majoritairement pour Joe Biden, comme le dessine cette carte du candidat arrivé en tête par comté.

Entre l’Amérique des villes et celle des campagnes, un gouffre révélé par la présidentielle

Cette carte, largement teintée de rouge, ne reflète pas la véritable répartition des votants américains. Une fois mise en perspective avec la densité de population, on comprend bien à quel point le scrutin a été serré, et surtout à quel point la cassure entre les Etats du littoral et ceux du « Heartland » est sévère.

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Malgré ce qui a été pronostiqué, la hausse de la participation n’a pas bénéficié qu’à Joe Biden. « Si la configuration est relativement proche de 2016, Trump a encore gagné des voix » note l’historien, face aux données électorales qui affluent en temps réel. Selon nos calculs, parmi les 1412 comtés où Trump est arrivé en tête, il est en hausse dans 1406 d’entre eux par rapport à son score précédent, en 2016.

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Un clivage aussi flagrant au sein des Etats… ruraux

Mais les Etats du centre du pays ne sont pas exclusivement mouchetés d’exploitations de bétail et tapissés de déserts ou de champs à perte de vue. Dans chaque Etat, une capitale, souvent bien plus peuplée qu’ailleurs, et quelques villes secondaires, qui regroupent une grande majorité de la population. Comme dans le Nevada, peuplé par 3 millions de personnes, où 90 % de la population est regroupée dans les seuls comtés de Reno et de Las Vegas. Et le schéma se répète encore.

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Selon Romain Huret, la fracture idéologique entre ville et campagne est particulièrement caricaturale dans le Wisconsin. « Les villes de Madison et de Milwaukee (qui a déjà été dirigée par un maire socialiste, NDLR), sont très progressistes » et à quelques miles de là, une campagne très conservatrice, « autrefois MacCarthyste », aujourd’hui acquise aux idées trumpistes.

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La ville d’Austin, au Texas, est aussi connue pour être un îlot démocrate, au milieu d’un océan républicain. « Là, on trouve des populations plus diplômées, voire hautaines pour certaines, pétries de contre-culture, très digitalisées et intégrées à la mondialisation ».

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Ce contraste entre la ruralité du « Bring America back again » et les villes du « No malarkey » est aussi frappante dans les Etats qui ont eu des scores très serrés. Pennsylvanie, Minnesota, Michigan, Géorgie, Arizona ou Nevada, toutes ces cartes affichent d’impressionnants clivages.

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Pour expliquer ces divergences, l’historien, spécialiste des inégalités aux Etats-Unis, esquisse plusieurs pistes : « Les grandes villes côtières sont naturellement plus exposées à la mondialisation, sièges de prestigieuses universités et embarquée dans la révolution numérique ». Dans les terres, la situation est bien différente. « Une grande partie de la population y est pénétrée par un sentiment d’éloignement, de mise à l’écart, de l’effervescence industrielle, mais aussi de la nouvelle économie ». L’influence de l’audiovisuel, et plus récemment des réseaux sociaux vient « accentuer cette frustration ». Et le spécialiste du pays de conclure : « Les conditions dans lesquelles le scrutin s’est déroulé ne vont rien arranger »…

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