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«L’Algérie est une terre de cinéma»

L’Expression: Dans votre film court-métrage «La Chambre», vous traitez du sujet qui a trait «aux Chibanis». L’immigration et sa communauté semblent être un environnement qui vous touche. Est-ce parce que vous êtes-vous-même maghrébine vivant à Belleville?
Latifa Saïd: Oui, c’est vrai. L’immigration et sa communauté sont un environnement qui me touche particulièrement. D’une part parce que j’en ai fait l’expérience avec mon histoire familiale, mais aussi parce que c’est un terrain propice aux questionnements identitaires, aux dualités, aux déchirements intérieurs. Par exemple, dans «Terrain vague», le personnage principal va être confronté à faire un choix:soit rester au sein de sa communauté, soit aller vers sa propre individualité et écouter ses désirs. Partir, c’est forcément changer, devoir s’adapter à une autre réalité sociale et culturelle, ressentir de la culpabilité à le faire aussi. Lorsque les travailleurs maghrébins ont quitté leurs pays d’origine et sont venus travailler en France, ils ont dû ressentir une grande souffrance émotionnelle. Ils étaient aussi soumis à un devoir de fidélité envers leurs familles, leurs villages, leurs pays. Cette souffrance-là, on n’en parle rarement. Ce qui m’intéresse dans mon travail, c’est explorer ces paradoxes, cet entre-deux entre ici et là-bas.
Au-delà de la question de l’immigration, il y a aussi cette problématique du retour, du déracinement, de l’identité qui semble hanter vos plans. Tout comme l’histoire de ces petites gens à la marge à l’instar des prostituées par exemple dans votre précédent court-métrage…

Absolument. La problématique du retour, du déracinement, de l’identité m’intéresse beaucoup. Je me questionne souvent. Peut-on appartenir à deux terres? Peut-on occuper deux places, deux territoires, deux pays?
Avoir deux histoires? Être d’ici et de là-bas? Doit-on choisir? Pendant longtemps, les familles immigrées étaient certaines qu’un jour, elles retourneraient vivre dans leurs pays d’origine et pourtant, elles sont restées en France. Revenir après être parti pendant de très nombreuses années est difficile. Il faut retrouver la place vide qu’on a laissée. Mais je pense que même s’il y a eu un déracinement, on revient toujours à la source, au point de départ. On porte toujours les traces de notre passé, de notre histoire, de nos origines. Elles nous habitent.
La photographie semble avoir un intérêt particulier dans votre cinématographie. Vos plans sont cadrés comme des photos le plus souvent. D’ailleurs, vous choisissez sciemment d’utiliser le noir et le blanc pour donner ce cachet suranné à votre film «Terrain vague»…
Je travaille toujours en amont avec le chef opérateur avec lequel je réfléchis au cadre et à la lumière. Cette préparation est essentielle pour le film. Le cinéma, c’est avant tout de l’image. Un cadre qu’il faut poser, délimiter, construire. J’ai un grand amour pour le cinéma italien, en particulier, le néoréalisme italien. Il y a dans ce cinéma, deux choses qui me semblent essentielles pour faire un film, non seulement la pertinence du traitement visuel, mais aussi la force du récit. Il met aussi souvent en scène les petites gens avec beaucoup de poésie et d’humanité.

Un film assez brutal, mais qui traite pourtant de l’amour. Peut-on dire que votre cinéma qui traite du réel est plutôt engagé dans ses propos?
Pour moi, le cinéma permet de rendre visible «les invisibles», ceux que la société met de côté, ceux qui vivent à la marge, ceux qu’on n’entend jamais. Le cinéma est politique. L’écran est comme un miroir qui reflète notre société, ses maux, ce qu’elle ne veut pas montrer et qui pourtant existe…
Belleville est un quartier cosmopolite. Vous avez d’ailleurs déjà travaillé dans un projet de photos avec les Chinois.
Oui, j’ai longtemps travaillé avec la communauté chinoise. J’aime travailler avec des gens différents, d’autres univers. J’ai découvert une autre culture que la mienne, une autre manière de penser, ça ne peut qu’enrichir mon cinéma et ma manière de voir les choses. Être un cinéaste, c’est être curieux et aller vers l’Autre.
Enfin, racontez-nous votre actualité cinématographique d’autant que vous venez de recevoir un prix…
«La Chambre» vient de recevoir le Grand Prix du jury au Domum (Digital Gate International Film Festival) Festival en Algérie. Toute l’équipe et moi-même nous en sommes très fières, surtout parce que ce prix a été remis en Algérie. L’Algérie est une terre de cinéma. Il y a du cinéma partout et tellement d’histoires à raconter. J’ai d’ailleurs réalisé un court-métrage documentaire «Tahiti» à Alger par le biais du Laboratoire documentaire de création organisé par l’Institut français d’Alger en 2018 et qui a été projeté au FICA (Festival culturel international du cinéma d’Alger) en 2019. «Tahiti», c’est le portrait d’un migrant camerounais qui a quitté son pays, sa famille pour venir vivre et travailler en Algérie. Le film a été projeté dans plus d’une trentaine de pays et a gagné plusieurs prix, notamment au Brésil, en Italie… Actuellement, je travaille sur un projet de long-métrage qui sera tourné en Algérie pour lequel on a obtenu plusieurs prix de développement.

Comment se passe aussi la vie d’un artiste, d’un cinéaste en confinement alors en France?
C’est un temps propice à l’introspection, à la réflexion et à l’écriture. Pour moi, ce n’est pas un temps perdu. Lorsque nos repères sont perturbés, ça permet aussi de se retrouver, d’aller à l’essentiel, de réinterroger nos certitudes et nos motivations sur nous-mêmes, mais aussi sur notre travail.

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