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Confinement : au théâtre, on se préparait à rouvrir et puis… – Le Parisien

Il flottait un peu comme un air de veillée d’armes en cette journée du jeudi 10 décembre dans les salles parisiennes. Alors même qu’on redoutait le probable report de la réouverture qu’allait annoncer le gouvernement en fin d’après-midi, on a travaillé… Dans cinq jours, le 15, devaient pouvoir rouvrir les salles. On l’espérait encore, il fallait être prêt. Entre lassitude, combativité et résilience, petite tournée des théâtres à Paris à quelques heures des annonces de Jean Castex.

« J’ai vu Castaner, rien n’est encore joué »

Il est midi et demi, ce jeudi, au Petit Montparnasse. Christophe Barbier et Emmanuel Dechartre retrouvent leur metteur en scène, Jean-Claude Idée. Le matin même, ils s’étaient donné rendez-vous chez Dechartre pour un filage de « L’un de nous deux », pièce dans laquelle ils incarnent respectivement Mandel et Blum.

Ce spectacle, ils l’ont déjà joué 132 fois. Interrompu à plusieurs reprises, il devait reprendre le 15. A la mi-journée, ils y croyaient encore un petit peu. « J’ai vu Castaner qui m’a dit que rien n’était encore joué », lance Barbier avec optimisme. Invité de la matinale de Radio Classique, il a plaidé en faveur de la réouverture. « Les machines à faire tourner le virus, ce ne sont pas les théâtres », a-t-il fait valoir.

« Les bruits ne sont pas bons », estime Bertrand Thamin, directeur de la salle venu le saluer. Egalement président du Syndicat national du théâtre privé (SNDTP), Bertrand Thamin avoue être encore dans l’incertitude la plus totale. « L’incertitude est au cœur des choses », glisse Emmanuel Dechartre, citant le dramaturge britannique Michael Frayn. Mais ont-ils l’espoir que ça reprenne ? « La plus haute forme d’espérance, c’est le désespoir surmonté », susurre encore ce dernier, citant cette fois Georges Bernanos.

« On a cette infirmité de n’être heureux que sur scène »

« Le thème de la pièce, c’est la résistance, les gens font le parallèle avec ce qu’ils vivent », souligne Emmanuel Dechartre./LP/Fred Dugit
« Le thème de la pièce, c’est la résistance, les gens font le parallèle avec ce qu’ils vivent », souligne Emmanuel Dechartre./LP/Fred Dugit  

Les textes, les auteurs, autant de refuges, de filtres pour regarder une réalité morose. « Il y a un malaise, une vraie déception, anticipe Dechartre. Un désarroi qui affecte tout le monde et notamment les comédiens parce qu’on a cette infirmité de n’être heureux que sur scène ». Les deux hommes montent sur le plateau et commencent à jouer les premières scènes.

« Je connais vos nostalgies au plus profond, les boulevards, les théâtres, l’opéra… », dit un moment Mandel à Blum. La réplique sonne cruellement d’actualité… « Le thème de la pièce, c’est la résistance, les gens font le parallèle avec ce qu’ils vivent », souligne Dechartre. « Quand on a joué la 100e en septembre, c’était une victoire, quand on s’est adapté pour le couvre-feu aussi, le théâtre peut résister à tout, lance Barbier. Mais si ce soir on nous annonce qu’on ne peut pas rouvrir, c’est un coup de poignard dans le dos ».

« Ça commence à devenir illogique quand on voit les queues dans les magasins »

Rive Droite, le théâtre de la Madeleine reprend momentanément vie, même s’il y règne une température de caveau. « On a rallumé le chauffage hier et il a lâché, glisse Julien, le régisseur. Les réparateurs sont venus cette nuit, mais il faut plusieurs jours pour remonter en température ». Un mois et demi que le lieu est fermé. Sur scène, le décor de la pièce « L’invitation » n’a pas bougé. Remonté en septembre pour la reprise en octobre, il n’aura vu qu’une poignée de représentations.

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« On a joué cinq fois et puis rideau, souffle Estelle Lefébure, assise dans le grand canapé blanc du décor. C’est dommage, c’est ma première aventure sur les planches et j’ai l’impression de la vivre en dents de scie, la préparation et l’adrénaline de la première et une dynamique coupée dans son élan. Là, on doit reprendre, je retrouve cette énergie, mais on ne sait pas en fait… »

Théâtre de la Madeleine (Paris VIIIe), jeudi. Estelle Lefébure et Philippe Lellouche travaillent sur « L’invitation »./LP/Fred Dugit
Théâtre de la Madeleine (Paris VIIIe), jeudi. Estelle Lefébure et Philippe Lellouche travaillent sur « L’invitation »./LP/Fred Dugit  

« On a tous le bourdon, confie de son côté Philippe Lellouche, qui joue et met en scène. J’étais au téléphone avec Alex Lutz qui était en promo pour un film, il me disait qu’il se sentait comme le président d’un pays qui n’existe pas ». Et de souligner combien il trouve « injuste de laisser les Galeries Lafayette ouvertes et pas les théâtres, ça commence à devenir illogique quand on voit les queues dans les magasins ».

Carton de la saison passée avec Gad Elmaleh, « L’invitation » reprenait normalement le 18 décembre avec une nouvelle distribution, Estelle Lefébure et Patrick Chesnais. « Les réservations étaient reparties plein pot, parce que les gens ont envie de venir, ils veulent s’évader, rire », affirme Philippe Lellouche. Et de le répéter : « Il n’y a aucun risque au théâtre, sinon de prendre du bon temps, de rire », poursuit-il. Lui aussi, ça lui manque. « Vous savez, entendre les gens rire c’est une drogue dure ».

Alors cette réouverture, ils parviennent à s’y projeter? « On a le temps, c’est dans quatre ans », ironise Hadrien Raccah, l’auteur de la pièce. « J’y pense tous les jours, ce moment où je vais pouvoir leur dire merci d’être là, c’est un besoin vital de voir du monde, de rire ensemble, de vivre, reprend Philippe Lellouche. Ne pas mourir du Covid n’est pas un objectif suffisant dans ma vie, laissez-nous un peu d’espoir ».

« On pousse le manège au maximum de sa capacité »

Théâtre Michel (Paris VIIIe), jeudi. « A une semaine de la première, se dire qu’on ne jouera peut-être pas, c’est très dur à vivre », confie Simon Astier./LP/Fred Dugit
Théâtre Michel (Paris VIIIe), jeudi. « A une semaine de la première, se dire qu’on ne jouera peut-être pas, c’est très dur à vivre », confie Simon Astier./LP/Fred Dugit  

Avant le discours de Jean Castex, Simon Astier, lui, répète le sien à l’envi au théâtre Michel. Le comédien a adapté « Le discours », le roman de Fabcaro, en un seul-en-scène qu’il devait créer en septembre. Création repoussée trois fois déjà. Quatrième date, qui s’apprête à être contrariée, le 16 décembre.

Il est aux alentours de 16 heures, ce jeudi. Il doit filer la pièce, la jouer d’une traite. Mais dans deux heures Castex doit annoncer s’il pourra la jouer. Ou pas… Dans la salle et sur le plateau, tout est prêt. Stoppée en plein envol en octobre, l’équipe de création reprenait aujourd’hui (NDLR : ce jeudi). Une journée et puis on remballe…

« A une semaine de la première, se dire qu’on ne jouera peut-être pas, c’est très dur à vivre, confie-t-il encore. Créer un spectacle, c’est comme une rampe de lancement qu’on prend tous ensemble, avec la même énergie, là, ça fait plusieurs fois qu’on se lance tous ensemble dans le toboggan et plusieurs fois qu’on doit se freiner avec les mains, avec les brûlures que ça occasionne ».

Heureusement quand on ouvre la billetterie, les gens achètent. « Ils nous montrent leur envie et c’est rassurant, ajoute-t-il. On a besoin, ils ont besoin de s’aérer la tête, l’esprit ». Mais il l’admet, « ce côté chaud-froid est un peu violent ». Même s’il fait partie, aussi, du métier. « Ça nous casse les genoux, mais dès que ça rouvre, l’énergie revient tout de suite et on oublie, estime-t-il. Parce que c’est aussi ça le métier, être désiré puis plus, ou pas ». Une sorte de montagnes russes, des hauts et puis des bas. « Oui, et il faut accepter d’être dans ce manège-là, acquiesce-t-il. Mais là, on pousse le manège au maximum de sa capacité ».

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