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Cinéma. Un Philippin nommé Éclair silencieux – L’Humanité

En 1969, la revue Tricontinental , éditée à La Havane, publia un manifeste intitulé Hacia un tercer cine (Vers un tiers-cinéma). Rédigé par des cinéastes argentins de gauche, Fernando Solanas (récemment décédé à Paris) et Octavio Getino, cet article militait pour l’existence d’un courant non aligné et international du 7e art en opposition aux normes d’Hollywood ou du cinéma d’auteur européen. Parmi les figures de proue de ce tiers-cinéma, citons par exemple Glauber Rocha, chef de file du Cinema Novo brésilien, le Bolivien militant Jorge Sanjinés, ou le Sénégalais Ousmane Sembène. Dans ce manifeste, on postulait notamment la nécessité d’un cinéma au diapason des mouvements de libération anticolonialistes qui fleurissaient dans les années 1960 ; on y prônait la « décolonisation de la culture », donc l’ouverture de la création cinématographique aux ressortissants des anciens pays colonisés. Ce phénomène connut un bel essor, soutenu par une certaine intelligentsia engagée. L’âge d’or de la production non occidentale dura une bonne vingtaine d’années. À la suite de quoi, elle rétrécit peu à peu comme peau de chagrin.

Le film illustre de façon saugrenue les particularismes philippins

C’est dans ce contexte que se situe Perfumed Nightmare (1976), de Kidlat Tahimik – nom qui signifie « éclair silencieux » –, pseudonyme d’Eric de Guia, né en 1942 aux Philippines. Ce documentaire de création fantasque et farcesque, tourné en 1975, fut illico associé au tiers-cinéma car il illustrait de façon saugrenue, sur un ton persifleur et faussement naïf, les particularismes philippins, par opposition à la culture occidentale du progrès et de la conquête de l’espace, vecteur majeur du marketing états-unien Si on emploie le terme « naïf », c’est que, par bien des aspects, Perfumed Nightmare – équivalent de l’expression « cauchemar climatisé », forgée jadis par Henry Miller – évoque l’art naïf, notamment sa vision bon enfant des aventures d’un chauffeur de taxi philippin, ou plutôt de jeepney – minibus local fabriqué avec de vieilles Jeep de l’armée américaine. Obsédé par le programme spatial de la Nasa, à cause du lavage de cerveau de la radio Voice of America, Tahimik finit par se rendre en Occident, tout d’abord en France, dont il fait une peinture à la fois poétique et cinglante. Mais, tout comme certains peintres naïfs ne sont pas de gentils primitifs et optent délibérément pour un style simple et pseudo-candide, Eric de Guia n’était pas au départ un farfadet hilare avec une coupe au bol, c’était un pur technocrate.

Après de sérieuses études universitaires et un master en administration des affaires aux États-Unis, Guia travaille comme chercheur à l’OCDE à Paris entre 1968 et 1972. C’est lors de vacances à Munich, où il rencontre, entre autres, Werner Herzog, qui lui confiera un petit rôle dans l’ é nigme de Kaspar Hauser, que germe l’idée de tourner son propre film, sans avoir d’expérience préalable du cinéma. D’où le fait qu’on puisse assimiler à l’art naïf Perfumed Nightmare, œuvre spontanée, postsynchronisée de manière brouillonne, mêlant documentaire et pantomime burlesque. Cela étant notable dans une vision nostalgique du vieux Paris, confrontée au modernisme giscardien dont se gausse Tahimik. Mais l’enjeu du film est avant tout de magnifier une certaine réalité du tiers-monde, sans éluder certaines pratiques assez cruelles (comme la circoncision sauvage ou l’autoflagellation religieuse), et de revendiquer une singularité poétique pour contrer l’irrépressible homogénéisation due à la culture anglo-saxonne. Cela s’exprime à travers la personnalité ludique et un brin clownesque de l’acteur-cinéaste, qui s’évertue à dépeindre avec humour le quotidien de son environnement villageois ; sa routine de chauffeur de taxi ; son jeepney fétiche (dont on assiste à la fabrication), ou son obsession pour le pont de son village. À cela s’ajoute le charme vintage de ce film d’il y a quarante ans, de son 16 mm un peu jauni et de son travail rudimentaire sur le son. Un quasi-pastiche des documentaires de Werner Herzog, à la fois mentor et implicite sujet de dérision pour un disciple attachant et iconoclaste.

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