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2020, l’année où le Moyen-Orient a basculé – Le Monde

Le désengagement américain du Moyen-Orient, désormais irréversible, entraîne déjà de profondes recompositions, dont la montée en puissance de la Turquie et le rapprochement stratégique entre Israël et les Emirats.

La mairie de Tel-Aviv illuminée aux couleurs du drapeau des Emirats arabes unis, le 13 août 2020 (Jack Guez, AFP)

L’activisme brouillon de Donald Trump, surtout après sa défaite face à Joe Biden, ne saurait faire oublier le principal enseignement de cette année 2020 au Moyen-Orient: le désengagement américain de la région, amorcé sous la présidence Obama, est désormais irréversible, ce qui a d’ores et déjà entraîné de profondes recompositions. Le rapprochement stratégique entre Israël et les Emirats arabes unis vaut ainsi affirmation de ces deux nouveaux partenaires à combattre la double menace de l’Iran et des Frères musulmans, quelles que soient les futures orientations de la Maison blanche. Quant à la Turquie, elle a consolidé son implantation au nord de la Syrie, où elle recrute les mercenaires mis à son service sur les théâtres de Libye et du Caucase.

UN « ACCORD DU SIECLE » SANS LENDEMAIN

En janvier 2020, Trump se vante d’avoir conclu un « accord du siècle » pour la paix israélo-palestinienne. Cet accord, annoncé aux côtés du Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, aboutirait à la création d’un état-croupion de Palestine, tandis qu’une bonne partie de la Cisjordanie serait annexée par l’occupant. La Maison blanche considère que les dizaines de milliards de dollars indispensables au financement d’un tel « plan de paix » doivent être déboursés par l’Europe et par les pétromonarchies, qui n’ont néanmoins jamais été consultés. Le caractère léonin de ce projet conduit la partie palestinienne à refuser toute forme de discussion à son sujet. Trump, pris au piège de son propre unilatéralisme, se retrouve ainsi incapable de mettre en oeuvre la moindre disposition de son plan.

Juste avant la proclamation de « l’accord du siècle », les Etats-Unis se sont abstenus de riposter à des bombardements ordonnés par Téhéran contre leurs bases militaires en Irak. Certes, Washington avait au tout début de 2020 éliminé à Bagdad le commandant emblématique des Gardiens de la Révolution. Mais c’était pour mieux accepter, sans réagir, que des dizaines de militaires américains soient ensuite blessés dans des tirs de milices pro-iraniennes. Les unités déployées par les Etats-Unis en Irak, vouées à y contrer la menace jihadiste, se révélaient non seulement incapables de contrer l’influence grandissante de l’Iran dans ce pays, mais même de se protéger contre les frappes des relais de Téhéran. Cette humiliation cinglante de la puissance américaine convainc Israël et les Emirats arabes unis d’officialiser leur partenariat dans un « traité de paix » dont les Etats-Unis ne sont que les « témoins » (Mohammed Ben Zayed, l’homme fort des Emirats, s’abstient d’ailleurs de se rendre à Washington pour l’occasion).

LES RIVALITES DES PREDATEURS REGIONAUX

La dimension stratégique du traité israélo-émirati le distingue des autres accords de normalisation conclus récemment (le Maroc a obtenu le soutien de Washington à ses prétentions sur le Sahara occidental, le Soudan a été retiré de la « liste noire » des Etats soutenant le terrorisme et Bahreïn mise désormais sur l’indulgence américaine envers sa répression multiforme). Israël et les Emirats, au-delà de nombreux projets économiques, envisagent une coopération active de leurs forces spéciales et de leurs services de renseignement. Cette perspective est d’autant plus importante pour Israël que les Emirats, déjà engagés en Libye et au Yémen, ont développé un réseau de bases maritimes en mer Rouge et à l’entrée de l’océan Indien. Cet axe israélo-émirati vise à contrer les visées iraniennes dans la région, mais aussi la montée en puissance de la Turquie, qui a mis en échec le protégé des Emirats en Libye au printemps 2020.

Les Etats-Unis, qui ont prouvé en 2020 leur incapacité à régler le dossier palestinien, étaient d’ores et déjà marginalisés dans les crises de Syrie, du Yémen et de Libye. Trump n’est parvenu qu’à déployer sa capacité de nuisance, en torpillant à l’automne l’initiative française sur le Liban. La Russie, malgré son engagement en Syrie, et la Chine, en dépit de ses investissements tous azimuts, échouent à combler le vide stratégique laissé par les Etats-Unis dans la région. C’est que ni l’une ni l’autre ne sont en mesure de projeter au Moyen-Orient un système intégré de puissance qui ne saurait être gagé sur la seule force militaire (pour Moscou) ou le rayonnement exclusivement économique (pour Pékin). L’Union européenne serait en revanche porteuse d’un tel projet, fondé sur les normes juridiques de l’Etat de droit et du développement économique, mais elle peine à se vivre elle-même comme puissance, et donc à s’affirmer dans une région aussi troublée.

Quant aux peuples moyen-orientaux, la pandémie du coronavirus a facilité la répression de leurs aspirations par les différents régimes toujours contestés. Ce n’est pourtant que la prise en compte de ce droit à l’autodétermination qui permettra d’instaurer stabilité et prospérité dans la région. D’ici là, 2021 risque fort d’être marqué par l’exacerbation des rivalités entre prédateurs régionaux, avec le risque très sérieux de nouvelles aventures militaires.

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