c’est la fin de Serge Moati Riposte

Posted by Rédacteur en chef on juin 28th, 2009 and filed under Médias, Télévision. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. You can leave a response or trackback to this entry

evenement_i_4_1290Comme toujours chez lui, la courtoisie est de rigueur, joviale, attentive, mais un souffle de nostalgie affecte son sourire. Serge Moati est en manque – d’un plateau de télévision et de ses invités. Le scénariste-producteur-réalisateur-acteur et écrivain (dans l’ordre de la fiche Wikipédia) vient d’être privé de son rendez-vous hebdomadaire avec l’une des grandes passions de sa vie : le débat public, l’actualité, cette drogue dure. Par décision de la chaîne, l’émission politique dominicale qu’il animait sur France 5 depuis 1999,  » Ripostes « , a été arrêtée. Moati est trop méditerranéen pour cacher sa tristesse.

La 374e et dernière édition de  » Ripostes  » a eu lieu le 21 juin. Elle a bouclé 380 heures d’antenne, une décennie tourmentée, que Moati décline fièrement : 10 festivals de Cannes, 4 premiers ministres, 2 présidents de la République, 2 monnaies (le franc et l’euro), 3 législatures, 2 papes, 2 Coupes du monde de foot, 4 congrès du Parti socialiste, 1 11-Septembre, 1 21 avril (2002), 1 éclipse solaire, 2 référendums. Ce n’est pas un inventaire à la Prévert. C’est une liste qui en dit beaucoup sur cet homme aux tropismes multiples : du livre au film, du documentaire à la fiction, de la politique au spectacle. Avec une ligne directrice, un conducteur : le récit sur l’histoire au jour le jour.

 » Mon métier, c’est d’écouter l’autre, dit-il, je suis une éponge.  » A la télévision, il y a deux catégories d’interviewers : ceux qui travaillent aux limites de l’agressivité ; ceux qui opèrent en empathie avec le  » client « . Moati appartient à la seconde. Sur le plateau de  » Ripostes « , une table en forme de boomerang justement, il échange avec ses invités autant qu’il les écoute. Il a le geste chaleureux, embrassant. La main tendue vers l’interlocuteur invite à la confession.

 » Quand je dis “bienvenue” à mon invité, quand je ponctue la conversation de “là, vous êtes bien”, c’est totalement sincère, raconte-t-il. Je respecte les gens, mon devoir sur le plateau est de protéger leur parole ; je suis incapable d’agresser quelqu’un qui me fait l’honneur de venir à mon émission.  » La qualité du dialogue vient du climat créé, de la mise en confiance de l’interviewé. L’empathie  » moatienne  » n’est pas feinte. Elle piège gentiment l’invité, amené à se livrer plus qu’il ne le souhaite, dans l’aimable brouhaha de l’émission. Pour  » Ripostes « , Serge Moati a ausculté tout ce qui compte dans la classe politique française de ce siècle commençant.

Ce n’était pas prévu comme ça.  » Ripostes  » a été créée en 1999 pour être une émission culturelle.  » Nous voulions organiser des joutes : un critique éreinte un film, le réalisateur vient s’expliquer.  » Serge Moati devait produire et réaliser. Comme la chaîne ne trouve personne pour présenter  » Ripostes « , le directeur de France 5, Jérôme Clément, lui lance :  » La solution, c’est toi.  »  » Très vite, on est passé aux questions de société, puis à la politique pure et dure  » : on n’échappe pas à ses passions.

Il a fallu une saison pour installer l’émission, trouver le ton. Dès la troisième année, les scores sont importants :  » Ripostes  » ne descendra jamais au-dessous de 1 200 000 spectateurs, avec des pointes au-delà de 2 millions au moment des élections présidentielles. Elle capte la deuxième meilleure audience de France 5 le week-end.  » Ripostes  » tord le cou à l’une des vérités alors assénées par les experts :  » C’était la fin des grandes émissions politiques, au motif que la politique n’intéressait plus.  » Le griot Moati va prouver le contraire.

Il égrène quelques moments forts : le débat entre Alain Finkielkraut et Tariq Ramadan ; l’affrontement, sur la sécurité, entre le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy et le juge Serge Portelli en décembre 2006 ; celui qui opposa le député UMP Pierre Lellouche et le sénateur Jean-Luc Mélenchon, l’un des animateurs de la gauche de la gauche – les deux hommes regrettant de ne pouvoir s’expliquer en duel ; le socialiste Pierre Moscovici, habituellement policé, lâchant, dans un moment de déprime, un étonnant  » le PS me fait chier « .

Toujours contradictoire,  » Ripostes  » n’appartient pourtant pas à la catégorie du combat télévisuel. Au pugilat de plateau, Moati préfère le questionnement répété. Il n’aime pas la bagarre. Il cherche à  » provoquer des moments de vérité, des instants de pure liberté, quand un invité sort de son registre habituel, quand il révèle un peu de ce qui le fonde « . Engagé à gauche, peut-être par fidélité familiale, Moati cultive ses contradictions. Chez lui, la capacité de révolte n’étouffe pas le doute :  » Je ne suis pas un homme de certitudes, je me laisse toucher par les arguments de l’autre. « 

Il se défie des absolus ; il se méfie de l’utopie, surtout en politique. A 63 ans, il pourrait citer Milan Kundera, expliquant :  » Il faut une grande maturité pour comprendre que l’opinion que nous défendons n’est que notre hypothèse préférée, nécessairement imparfaite, probablement transitoire, que seuls les très bornés peuvent faire passer pour une certitude ou une vérité.  »  » Ripostes  » apportait de l’intelligence sur la complexité des êtres et des situations, parce que l’émission portait un peu de la complexité de l’homme Moati.

Alain Frachon

Article paru dans l’édition du 27.06.09.

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